Préface de Michel JOBERT

Soumis par - 16 août 2009

Préface parue dans Regards Obliques aux éditions La Surprise – 1986

TIRS DE FLAN

A dessein, je choisis le titre de cet avant-propos, trop long pour présenter une oeuvre de concision : ainsi Idriss, s’il en est tenté, connaissant mon goût pour la paresse, pourra-t-il consacrer le moins de lignes aux « tirs de flan » ou aux « tire-au-flan ».

Ces « Regards Obliques » sont comme les fameuses  »orgues de Staline qui, en cinq secondes, lâchent quarante coups au but. L’auteur est artilleur. Il lui arrive de se dire sensible ou revenu de tout, ce qui signifie la même chose. Mais quelle cruelle précision : on comprend le Journal qui ne laisse à Idriss qu’un tout petit rectangle pour exercer ses ravages. Néanmoins, la Rédaction, est bien courageuse car le rapport superficie/rendement est excellent, bien meilleur que celui qualité/prix, dont Idriss, économiste à ses heures, est virtuose. A mois que, comme il l’écrit, la Rédaction ne lise pas ses billets et, quand ils ne sont pas livrés à l’heure, ne s’aperçoive pas de leur absence.

Pourtant, un regard oblique, cela compte ! Cette façon assassine de regarder le monde comme il va et d’éviter de s’engluer dans les pâtes opiacées, qu’il sécrète pour endormir le bon peuple. Je ne puis me prévaloir de mon affection pour la Maroc, pour demander à Idriss de franchir le pas, de ne pas se contenter de l’oblique, pour rejoindre « l’ailleurs », où je me tiens, sans confort, certes, mais dans la paix. Comme il est poète – je le sais – il y est déjà : « la tête dans les étoiles », immanquablement, il heurtera ma planète, où on l’accueillera avec amitié.

Mais cessons de plaider pour le bon sens et évoquons toute la déraison de l’exercice auquel Idriss s’astreint, sans qu’on le lui ait demandé, et bien qu’il ne perçoive toute la vanité : avec une vingtaine de canons jumelés, on ne bombarde pas utilement la planète, même aves des tirs de flancs qui frappent cette tortue au défaut des pattes et à l’improviste. Idriss est bien lucide : il s’épuisera, le premier, de trop de joie ou avec, en prime, quelques joies chèrement payées.

Car aimable lecteur, qui supportez le préfacier et l’auteur, imaginez que, indigné, par notre conjointe médiocrité, vous décidiez, car ce n’est pas difficile, de faire mieux. Je vous souhaite bien du plaisir, comme disait, à d’autres usages, le Général de Gaulle. Voici ce que vous allez faire, en effet. Court ; ou court ! Sinon ce n’est pas la peine de commencer. Dès le démarrage, il faut appuyer sur le frein, et le bloquer, au bout de la ligne. Ecrire long, ce n’est pas difficile : comme pour les potages en sachets, ajoutez beaucoup d’eau ! Un billet n’est jamais trop court; Le meilleur n’aura qu’un mot, s’il en faut un. O lecteur, voici donc « l’ardente obligation » du rien ou du presque rien ; il faut cultiver des bonzaïs et non des cèdres, chercher la puce sur le dos du lion, avec son accord, peu fréquent ; sans son accord, ce qui risque de mettre fin prématurément à votre carrière. Vous allez vous consacrer à une production artistique insolite : la miniature énorme. Pas commode, je vous le dis !

Si vous avez des oreilles et des yeux, il resteront désormais tout grands ouverts : l’insolite du monde devient votre aventure. Si encore celui-ci était évident, visible, il serait aisément « co-habitable ». Mais votre traque devient celle de l’insolite caché, hypocrite et ravageur. Comme le dahu, on ne le voit pas ; on soupçonne sa présence. De là à pouvoir s’affirmer… Quand on a la prétention de jeter des regards oblique, on ne peut se contenter de faire « l’oeil de veau » ou de l’avoir – dans ce cas, inutile de commencer… A supposer que vous n’ayez donc pas le regard doux, humide et myope des gentils veaux – élevés sous la mère, les meilleurs – votre vie devient l’enfer. L’audio-visuel sera votre obsession, de chaîne en ondes, d’ondes en pages, vous allez chercher désespérément l’idée qui fera « tilt » ou « pshitt », du moins dans votre esprit, sinon parmi vos lecteurs, si vous arrivez à en avoir. Vous connaîtrez, l’obsession de la page blanche, qu’éprouvera si fort un ancien Président de la Rébublique Française, mais l’obsession du quarantième blanc de la page une, la Rédaction étant généreuse et imprudente.

Avant de vous vouer au plus grand tourment que l’homme puisse connaître – l’impuissance – laissez-moi vous dire que c’est le diable qui vous y conduit et que , dans cette carrière-là, on ne faut pas de vieux os. Sauf, évidemment, si la grâce divine vous protège, le « billetiste » du « Figaro », qui a pu s’assurer l’éternité en proclamant :  » Dieu existe, je l’ai rencontré ». Idriss, malgré le prénom prestigieux, si cher dans mon fief de Moulay Idriss Zarhoun, ne peut être aussi affirmatif. Sinon, il serait déjà saint-patron », en puissance de Kouba et de dévouements. Non ! Le « billetiste » est le plus fous des paranoïaques,. Que le bordelais Robert Escarpit me pardonne : ah ! qu’il a brillamment tenu la rampe pendant les années fastes du « Monde », où l’intelligentzia s’y alimentait comme dans un supermarché de luxe. Il a fini par lâcher prise, peu après qu’il eut trouvé, dans mes modestes manifestations ministérielles, le meilleur de son inspiration. Du moins, sut-il se retirer avant le total épuisement, réservant à ses amis les miracles quotidiens de son esprit. J’ai connu les affres de ses successeurs : l’un était obscur et éprouvait ainsi le besoin d’un ou deux paragraphes complémentaires, tandis que la nuit océane recouvrait sa voix. Un autre essaya d’attirer l’attention. Mais une forte houle l’engloutit après quelques brasses. Dans l’ombre aussi, la direction du journal, qui fut depuis confrontée à de bien plus graves urgences, préparait une relève : un des mes amis, pendant six mois, livra chaque matin au journal un ou plusieurs billets, au jugement de ces messieurs ; on ne le publiait pas, on ne le payait donc pas. Quand il fut agréé, après cette longue probation, on lui alloua une pige symbolique, car l’honneur de paraître dans ce journal était, lui dit-on, la meilleure des rémunérations. Cet homme se mobilisa entièrement, comme j’ai essayé de le dire. Il empoisonna la vie de sa famille, connût la seule joie d’avoir beaucoup d’ennemis et l’angoisse d’être bon, peut-être une fois sur deux. Proportion excessive qui lui valut les tirs de flanc de l’envie, le laissant plus abattu que la réussite ne l’exaltait. Il s’en alla avant d’en mourir. Depuis, je ne lis plus ces billets-là du journal. Sans doute sont-ils moins bons ou sont-ils devenus orduriers ou vulgaires, pour faire « in ». La mode en passera, patience !

——

Valeureux, courageux Idriss qui , non seulement ne prend plus de vacances, mais étudie celles des autres. Il entend tout, sait tout, juge tout. brave chèvre de M. Seguin qui cornes pointées, se battra jusqu’à l’aube contre le loup. L’animal cruel se déguise sans cesse : en ministre, en contrôleur du fisc, en voisin malotru, en automobiliste imprudent, en verbalisateur ou en moralisateur, en prédicateur ou en cynique – du pareil au même, quoi ! A force d’affûter ses cornes contre l’ennemi multiforme, Idriss aura vite  le front dégarni. Il passera, sans que le journal ne lui envoie même une couronne de roses de sable du Sahara. Comme d’une chaussure, on dira : « Il n’est usé bien vite ! ».

Cher Idriss, vous aurez fait ma joie : je vous au placé parmi les plus grands, ces chevaliers de l’impossible. J’interpellais ma secrétaire : « Mais lisez-le donc ! C’est pas mal du tout ! ». La raison revenue, vous rejoindrez la poésie, notre mère, à la demeure discrète. Mais que de mots ! Cher lecteur, je n’étais vraiment pas qualifié pour un billet sur le « billetiste ».

- « Allo, oui, M. le Directeur, je vous écoute. Quoi ? Moi, remplacer Idriss ? Vous n’y pensez pas ! Je rêve sous mon figuier ».

Michel JOBERT

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