…Poursuivons, aimable lecteur, une entreprise essayée, pour ceux qui ont bonne mémoire et que cela a intéressé, il ya deux ans avec quelques verbes du quotidien comme vivre, rire, voyager… Aujourd’hui Driss Alaoui Mdaghri vous propose d’autres verbes : manger, écouter, aimer, jeûner, enseigner, travailler, boire, rêver, créer, diriger, avoir, être…Ils feront l’objet de ces chroniques estivales que l’allégresse vacancière, la sienne comme celle du lecteur, mettra avec la gaieté légère du flâneur, sur des sentiers à explorer ou à redécouvrir.
Afin de rester dans le mélange des genres et des cultures de ces chroniques estivales, voici une histoire Zen pour commencer : « Jadis, moi, Tchouang – Tchéou, je rêvai que j’étais un papillon qui voltigeait, et je me sentais heureux; je ne savais pas que j’étais Tchéou. Soudain je m’éveillai et je fus moi-même le vrai Tchéou. Et je ne sais si j’étais Tchéou rêvant qu’il était un papillon ou un papillon rêvant qu’il était Tchéou ».*
Qu’est-ce qui est rêve et qu’est-ce qui est réalité ? La question se pose depuis que les hommes ont articulé les premières pensées, répondant d’abord par le sacré et l’étrange avant de faire intervenir la logique et la raison sans jamais réussir à trancher complètement la question de ce qui est de l’ordre de l’apparent et de celui du réel. Dans la célèbre allégorie de la « Caverne » Platon met en scène des hommes enchaînés dans une caverne qui voient des ombres dans le contrejour, entendent l’écho de leurs propres voix et s’imaginent qu’il s’agit de la réalité. Les philosophes n’ont cessé de tourner et retourner la question dans tous les sens pour se faire une religion. Aujourd’hui des cinéastes qui goutent les joies de la spéculation philosophique – le cinéma n’est-il pas, après tout, le théâtre emblématique du rêve et de l’apparence – font des films comme Matrix, longue variation romancée autour du même thème.
Mais nous en sommes toujours au même point, simples mortels à l’esprit limité incapables de répondre définitivement, car l’affaire ne se tranche, sans doute, ni en philosophie ni au cinéma, pas plus qu’en une vie d’humanité, et encore moins en une vie d’homme. Bien entendu, on peut, si on a l’esprit un peu moins torturé, se limiter au monde du sensible et s’occuper d’autre chose. Seulement voilà, j’ai, comme pas mal de gens, l’esprit un rien torturé – que je m’emploie à compenser avec un zest de « zénétude » - et rêver, à tous points de vue, occupe une bonne part de mon temps et de celle de la totalité des vivants avec ou sans notre consentement.
Laissons – là, cependant, cette épineuse et existentielle interrogation pour décliner quelques idées à propos du verbe « rêver » qui ne peut aller, faut – il le souligner, sans évoquer du même coup le verbe « réveiller ». Il est trois sens qui s’invitent d’emblée : rêver en dormant, rêver en état de veille pour faire advenir quelque chose et rêver dans cet état second à mi-chemin entre les deux précédents, si caractéristique des poètes qui vagabondent au ciel, fidèles compagnons des nuages, grands experts es-rêveries devant l’éternel.
On se réveille nécessairement du premier type. Pour ce qui est du second, la réalité – pardon – se charge souvent de nous ramener sur terre. Rien ne peut arrêter le troisième, car jamais on ne peut réduire les poètes.
Les dernières découvertes des neurosciences : les rêves, qui interviennent surtout au cours du sommeil paradoxal, durent pendant de longues périodes, quinze minutes environ toutes les quatre vingt dix. On commence grâce à la multiplication des expériences à en pénétrer les secrets et à dresser une imagerie assez fidèle de l’activité du cerveau pendant les phases oniriques.*
Le rêve libère le dormeur des chaines du sommeil pensaient les Grecs. Bien plus tard Freud au XXe siècle soutint que le rêve est la voie royale pour connaître l’inconscient et qu’il exprime les désirs refoulés de l’individu. Les neurosciences aujourd’hui affirment qu’il s’agit, en fait, d’une activité de création à partir du passé qui permet de mieux affronter l’avenir.
La fonction physiologique nécessaire du rêve est démontrée de longue date. Inutile de nous y attarder. Une nuit sans sommeil est une catastrophe. Une nuit sans rêve est une double catastrophe. Dormir c’est bien, chacun en fonction de ce que son horloge biologique lui impose – nous ne sommes pas égaux devant le sommeil -, rêver en dormant, c’est mieux. Nous sommes, à cet égard, tous égaux devant le rêve, même si les souvenirs que nous en gardons sont variables en richesse et contenus selon les individus.
Mais c’est l’interprétation des rêves qui a pendant longtemps occupé les esprits des puissants comme du commun.
Les anciens accordaient une importance considérable au rêve jusqu’à décider d’une action en fonction de l’interprétation favorable ou défavorable que des interprètes des songes au statut privilégié donnaient. On raconte qu’Alexandre qui se préparait à lever le siège de Tyr, ville qui lui opposait une résistance farouche, vit en songe un satyre se livrant à une danse triomphale. Son oniromancien attitré lui annonça que cela présageait d’une grande victoire. C’est ainsi qu’il décida de lancer l’assaut final qui lui permit de prendre la ville.
Si les interprétations et conclusions divergent largement, la symbolique des rêves est admise par la plupart, y compris par les esprits les plus rationnels. Freud encore reconnait cette symbolique des rêves tout en soulignant les conditions nécessaires pour aider à l’interprétation. C’est ainsi que reptiles, poissons, serpents, chapeau, manteau, pour l’homme, et mines, fosses, cavernes, vases, bouteilles, boites, paysages, coffres à bijoux… pour les femmes, sont étroitement associés à la sexualité. « Ne trouvez-vous pas étonnant si je vous dis que les rêves souvent si beaux que nous connaissons tous et dans lesquels le vol joue un rôle si important doivent être interprétés comme ayant pour base une excitation sexuelle générale ». L’expression, qu’on me pardonne cet écart, « s’envoyer en l’air », même en rêve, serait donc on ne peut plus juste.* Evidemment il finit par gâcher tout le plaisir en soulignant que le rêve n’est rien autre qu’un symptôme névrotique.
Les Arabes, pour leur part, ne manquent pas à l’appel. « Ainsi, si l’on s’en tient aux seuls mots de la langue arabe, le rêve est donc ce qui se passe dans le sommeil ( mânam), qui gonfle le sexe ( ‘holm) et donne la vision (ru’yâ) »*
Et puisque nous parlons des arabes un classique d’Ibn Sîrîn écrit au VIIe siècle vaut le détour, notamment le chapitre où il évoque avec une grande crudité la vision du mariage, l’acte sexuel, l’appareil génital féminin, la grossesse, l’accouchement, l’allaitement…et même la sodomie. Mais pour ne pas faire de fixation la – dessus, passons à un autre chapitre où il est question de la lune, du soleil, des étoiles, de l’enfer, du paradis, du feu et du jour du jugement. Comme la période est propice, au regard de l’agenda politique de notre pays avec les prochaines élections, je cite à l’intention de quelques uns : « La lune, surtout l’interprétation classique, représente le ministre du roi, l’épouse ou encore l’enfant pieux. Entrer en possession de la lune ou atteindre la lune revient à devenir ministre ».* Alors mesdames et messieurs les candidats, rêvez de la lune. Comme il est exclu, en la matière, que tous les impétrants aient satisfaction, qu’ils rêvent de voltige – il faut éviter certains mots qui flattent le populisme généralisé - aérienne, en dépit de son côté équivoque à en croire la symbolique des rêves.
Rêve, le mot demeure trop court pour dire une réalité polysémique. « Rêvance » que je forge pour les besoins de la cause, me paraît plus indiqué pour les poètes. Nous y reviendrons. Parlons d’abord de vision où il s’agit de rêves apparemment impossibles qu’entretient chacun en son for intérieur où qu’il déclare par monts et par vaux, parfois envers et contre tous. Le Rêve Maghrébin, dont mes choix et le hasard m’ont conduit à m’occuper, demeure à mes yeux un projet de ce type auquel il faut qu’un rêveur, un de ces champions de l’impossible, consacre toute son énergie et sa vie pour le faire advenir en ferraillant avec les empêcheurs de rêves qui sont légions. Attachons – nous un moment à quelques autres exemples en attendant des jours meilleurs
Combien de personnages historiques ont été considérés par les gens de leur époque comme de parfaits rêveurs parce qu’ils proposaient une vision, un projet, une idée qui paraissaient trop grands au commun des hommes, mais qu’ils ont réussi à porter jusqu’à leur réalisation. Mandela est un de ces hommes. J’ai eu l’occasion de rencontrer Nelson Mandela lors d’un dîner chez Feu Abdellatif Filali à Rabat. J’en ai gardé le souvenir d’un homme affable et serein. Quel destin que celui de cet homme qui a payé le prix fort pour son rêve ! Ainsi vont les choses de la vie. Quand le rêve est puissant et grand, le sacrifice de soi est nécessaire. La photo du petit groupe qui a dîné ce soir avec lui figure en bonne place dans mon salon. C’est l’une des rares avec des photos familiales et deux autres en compagnie de Kasparov et de Karpov qui sont là pour frimer mes amis amateurs du jeu d’échecs et me faire paraître auprès des autres plus intelligent que je ne suis – - à cet égard, nous avons tous eu l’occasion de constater, à travers l’actualité, que la vanité est chose fréquente sous les cieux maghrébins, mais il ne faut pas tirer sur une ambulance.
Pour comprendre la force des visionnaires de cet ordre qui font bouger les montagnes, il suffit de penser à quelques hommes d’Etat, à quelques savants, à quelques inventeurs et à quelques capitaines d’industrie et entrepreneurs qui ont marqué leur temps. Martin Luther King, dans son discours célèbre au cours du rassemblement de l’été 1963 à Washington réclamant l’égalité entre noirs et blancs en Amérique, trouvera le ton inspiré qu’il faut pour traduire l’intensité de son rêve d’égalité : I have a dream today (J’ai fait un rêve aujourd’hui). La chute est poétique au possible :
« I have a dream that one day every valley shall be exalted, every hill and mountain shall be made low, the rough places will be made plain and the crooked places will be made straight and the glory of the Lord shall be revealed and all flesh shall see it together. »
Ce rêve exprimé ainsi a certainement ouvert la voie, des années plus tard, à un Obama. Mais attention, si on rêve d’Amérique tout n’y est pas rose et souvent l’Amérique est juste là où nous sommes. C’est ce que nous apprennent quelques visionnaires à qui on n’a pas cessé de répéter qu’il fallait garder les pieds sur terre ou aller voir ailleurs.
Mais, ce sont là peut – être rêves trop grands pour le commun des mortels. Le fait est qu’il n’y a aucune différence de nature entre les visions grandioses que quelques uns développent pour le compte de tous et les rêves personnels que chacun fait pour donner du sens et de la substance à sa vie. Laisser s’exprimer la volonté de réaliser de belles choses, volonté qui habite chaque être humain, voilà la clé d’une vie réussie et utile.
Enfin, les poètes ! Lamartine lance :
« Enfants, ne dites plus vos rêves à personne,
Et ne rêvez jamais, ou bien rêvez toujours! »
Comment mieux parler du rêve du poète qu’en rêvant et en poésie, pour ce qui me concerne , à un monde où l’amour universel, l’amitié générale et la paix perpétuelle sont la patrie partagée des hommes ? Je vous livre donc ce poème que j’ai improvisé ce printemps à Washington dans un petit parc où coule une rivière à l’occasion d’une escapade artistique avec quelques amis.
Rêve sauvage
Un rêve souvent me prend
Je ne sais s’il est d’ici ou s’il est d’ailleurs
Si je dors ou si je suis éveillé
Si c’est le jour ou c’est la nuit
Si mes yeux sont ouverts ou s’ils sont fermés
Si je respire encore ou si je suis mort
Si c’est la fin du temps ou son début.
Il me prend comme une rivière
Et je me sens comme une goutte.
Et moi la goutte je me mets alors à parler
Je parle une langue étrange et belle
Que je ne connais pas et que je connais
Une langue venue de je ne sais quelle contrée
De quel lointain horizon
De quel désir longtemps refoulé
Une langue faite de silences
Et de sons jamais entendus
De couleurs aux teintes
Parfois violentes parfois claires
Parfois sombres parfois nuancées
Une musique se met alors à danser
Tandis qu’un chant montant des profondeurs
Caresse toutes mes cellules
Et m’emporte dans ses replis
La goutte me raconte alors son histoire
Son conte est tissé de fils d’or et orné de diamants
Qui brillent au fond de la rivière
Chaque mot de cette histoire est inscrit dans la mémoire de l’eau
Et imprimé dans ma mémoire
La goutte me dit :
Je suis venue du fond des âges
Je suis venue du sommet le plus haut
De la plus haute des montagnes
Je me suis longtemps terrée dans la roche
Avant de jaillir avec les autres gouttes
Dans les éclats de rire des sources
Au son cristallin et pur
J’ai traversé des forêts vierges et sauvages
Et caressé les rives méandreuses de territoires inconnus
J’ai vu des arbres plusieurs fois centenaires
Dont la cime atteint le ciel
Je me suis précipitée dans les cataractes
Qui chutent dans un grondement de tonnerre
Du haut de falaises perdues dans les nuages
Et j’ai vu ce que maints n’ont pu voir
Les esprits éternels qui peuplent ces lieux
Qui me parlent
M’ont transmis leurs légendes
Ils me suivent au fond de la rivière quand je plonge
Et embrasse les galets
Et quand je danse avec les poissons aux splendides couleurs
Leur souffle éternel enveloppe mon âme
Quand je remonte à la surface
Un rai de lumière caresse ma peau
Et j’entends l’oiseau bleu rouge et vert
Fredonner sur la branche
Du sycomore impassible
Un air sublime et des chants de paradis
Et la goutte poursuit ainsi son discours :
J’ai dit-elle remonté maintes fois le courant
En frayant avec les poissons roses
Et parcouru sur leur dos
Les espaces illimités du rêve
Puis mon destin a repris ses droits
Et je suis revenue poursuivre mon périple
Vers d’autres rêves impossibles
Et je vois à travers le feuillage des arbres touffus
Des pans d’ombre et d’azur
Quelques fois je suis le sillage silencieux de nefs fragiles
Dont les pilotes saouls tournent vers moi
Leurs regards perdus dans la brume
Et leurs visages avinés
En agitant leurs mains caleuses et tremblantes
Et moi la goutte venue du sommet le plus haut
De la plus haute des montagnes
Arrivée à l’estuaire je navigue entre les eaux mêlées
De l’océan irascible et du fleuve imperturbable
Et je suis emportée par les vents et par les vagues
Vers d’autres lieux d’autres rivages
Où m’attendent dans mon rêve sauvage
D’autres gouttes d’Afrique, d’Asie, d’Amérique et d’Arabie
Avec qui je verrai d’autres mondes
Et ferai d’autres rêves.
*Jean Grenier, « L’Esprit du Tao » ;
*Voir « La Recherche » N° 454 Juillet-Août 2011;
*Sigmund Freud, « Introduction à la Psychanalyse »;
*Tobie Nathan in « La Recherche » N° 454 Juillet-Août 2011;
*Ibn Sîrîn, « L’Interprétation des Rêves »;
Blog :Idriss.ma
Ou me contacter : pianodam@gmail.com
Prochaine Chronique : Créer
