Rêver : Visionnaires, poètes et rêveurs

Soumis par - 9 septembre 2011

Morphée, divinité grecque du sommeil et des rêves

Morphée, divinité grecque du sommeil et des rêves

…Poursuivons, aimable lecteur, une entreprise essayée, pour ceux qui ont bonne mémoire et que cela a intéressé, il ya deux ans avec quelques verbes du quotidien comme vivre, rire, voyager… Aujourd’hui Driss Alaoui Mdaghri vous propose d’autres verbes : manger, écouter, aimer, jeûner, enseigner, travailler, boire, rêver, créer, diriger, avoir, être…Ils feront l’objet de ces chroniques estivales que l’allégresse vacancière, la sienne comme celle du lecteur, mettra avec la gaieté légère du flâneur, sur des sentiers à explorer ou à redécouvrir.

Afin de rester dans le mélange des genres et des cultures de ces chroniques estivales, voici une histoire Zen pour commencer : « Jadis, moi, Tchouang – Tchéou, je rêvai que j’étais un papillon qui voltigeait, et je me sentais heureux; je ne savais pas que j’étais Tchéou. Soudain je m’éveillai et je fus moi-même le vrai Tchéou. Et je ne sais si j’étais Tchéou rêvant qu’il était un papillon ou un papillon rêvant qu’il était Tchéou ».*

Qu’est-ce qui est rêve et qu’est-ce qui est réalité ? La question se pose depuis que les hommes ont articulé les premières pensées, répondant d’abord par le sacré et l’étrange avant de faire intervenir la logique et la raison sans jamais réussir à trancher complètement la question de ce qui est de l’ordre de l’apparent et de celui du réel. Dans la célèbre allégorie de la « Caverne » Platon met en scène des hommes enchaînés dans une caverne qui voient des ombres dans le contrejour, entendent l’écho de leurs propres voix et s’imaginent qu’il s’agit de la réalité. Les philosophes n’ont cessé de  tourner et retourner la question dans tous les sens pour se faire une religion. Aujourd’hui des cinéastes qui goutent les joies de la spéculation philosophique – le cinéma n’est-il pas, après tout, le théâtre emblématique du rêve et de l’apparence – font des films comme Matrix, longue variation romancée autour du même thème.

Mais nous en sommes toujours au même point, simples mortels à l’esprit limité incapables de répondre définitivement, car l’affaire ne se tranche, sans doute, ni en philosophie ni au cinéma, pas plus qu’en une vie d’humanité, et encore moins en une vie d’homme. Bien entendu, on peut, si on a l’esprit un peu moins torturé, se limiter au monde du sensible et s’occuper d’autre chose. Seulement voilà, j’ai, comme pas mal de gens, l’esprit un rien torturé  – que je m’emploie à compenser avec un zest de « zénétude » -  et  rêver, à tous points de vue, occupe une bonne part de mon temps et de celle de la totalité des vivants avec ou sans notre consentement.

Laissons – là, cependant, cette épineuse et existentielle interrogation pour décliner quelques idées à propos du verbe « rêver » qui ne peut aller, faut – il le souligner, sans évoquer du même coup  le verbe « réveiller ». Il est trois sens qui s’invitent d’emblée : rêver en dormant, rêver en état de veille pour faire advenir quelque chose et rêver dans cet état second à mi-chemin entre les deux précédents, si caractéristique des  poètes qui vagabondent au ciel, fidèles compagnons des nuages, grands experts es-rêveries devant l’éternel.

On se réveille nécessairement du premier type. Pour ce qui est du second, la réalité – pardon – se charge souvent de nous ramener sur terre. Rien ne peut arrêter le troisième, car jamais on ne peut réduire les poètes.

Les dernières découvertes des neurosciences : les rêves, qui interviennent surtout au cours du sommeil paradoxal, durent pendant de longues périodes, quinze minutes environ toutes les quatre vingt dix. On commence grâce à la multiplication des expériences à en pénétrer les secrets et à dresser une imagerie assez fidèle de l’activité du cerveau pendant les phases oniriques.*

Le rêve libère le dormeur des chaines du sommeil pensaient les Grecs. Bien plus tard Freud au XXe siècle soutint que le rêve est la voie royale pour connaître l’inconscient et qu’il exprime les désirs refoulés de l’individu. Les neurosciences aujourd’hui affirment qu’il s’agit, en fait, d’une activité de création à partir du passé qui permet de mieux affronter l’avenir.

La fonction physiologique nécessaire du rêve est démontrée de longue date. Inutile de nous y attarder. Une nuit sans sommeil est une catastrophe. Une nuit sans rêve est une double catastrophe. Dormir c’est bien, chacun en fonction de ce que son horloge biologique lui impose – nous ne sommes pas égaux devant le sommeil -, rêver en dormant, c’est mieux. Nous sommes, à cet égard, tous égaux devant le rêve, même si les souvenirs que nous en gardons sont variables en richesse et contenus selon les individus.

Mais c’est l’interprétation des rêves qui a pendant longtemps occupé les esprits des puissants comme du commun.

Les anciens accordaient une importance considérable au rêve jusqu’à décider d’une action en fonction de l’interprétation favorable ou défavorable que des interprètes des songes au statut privilégié donnaient. On raconte qu’Alexandre qui se préparait à lever le siège de Tyr, ville qui lui opposait une résistance farouche, vit en songe un satyre se livrant à une danse triomphale. Son oniromancien attitré lui annonça que cela présageait d’une grande victoire. C’est ainsi qu’il décida de lancer l’assaut final qui lui permit de prendre la ville.

Si les interprétations et conclusions divergent largement, la symbolique des rêves est admise par la plupart, y compris par les esprits les plus rationnels. Freud encore reconnait cette symbolique des rêves tout en soulignant les conditions nécessaires pour aider à l’interprétation. C’est ainsi que reptiles, poissons, serpents, chapeau, manteau, pour l’homme, et mines, fosses, cavernes, vases, bouteilles, boites, paysages, coffres à bijoux… pour les femmes,  sont étroitement associés à la sexualité. « Ne trouvez-vous pas étonnant si je vous dis que les rêves souvent si beaux que nous connaissons tous et dans lesquels le vol joue un rôle si important doivent être interprétés comme ayant pour base une excitation sexuelle générale ». L’expression, qu’on me pardonne cet écart, « s’envoyer en l’air », même en rêve, serait donc on ne peut plus juste.* Evidemment il finit par gâcher tout le plaisir en soulignant que le rêve n’est rien autre qu’un symptôme névrotique.

Les Arabes, pour leur part, ne manquent pas à l’appel. « Ainsi, si l’on s’en tient aux seuls mots de la langue arabe, le rêve est donc ce qui se passe dans le sommeil ( mânam), qui gonfle le sexe ( ‘holm) et donne la vision (ru’yâ) »*

Et puisque nous parlons des arabes un classique d’Ibn Sîrîn écrit au VIIe siècle  vaut le détour, notamment le chapitre où il évoque avec une grande crudité la vision du  mariage,  l’acte sexuel,  l’appareil génital féminin,  la grossesse, l’accouchement, l’allaitement…et même la sodomie. Mais pour ne pas faire de fixation la – dessus, passons à un autre chapitre où il est question de la lune, du soleil, des étoiles, de l’enfer, du paradis, du feu et du jour du jugement. Comme la période est propice, au regard de l’agenda politique de notre pays avec les prochaines élections, je cite à l’intention de  quelques uns : « La lune, surtout l’interprétation classique, représente le ministre du roi, l’épouse ou encore l’enfant pieux. Entrer en possession de la lune ou atteindre la lune revient à devenir ministre ».* Alors mesdames et messieurs les candidats, rêvez de la lune. Comme il est exclu, en la matière, que tous les impétrants aient satisfaction, qu’ils rêvent de voltige – il faut éviter certains mots qui flattent le populisme généralisé -  aérienne, en dépit de son côté équivoque à en croire la symbolique des rêves.

Rêve, le mot demeure trop court pour dire une réalité polysémique. « Rêvance » que je forge pour les besoins de la cause, me paraît plus indiqué pour les poètes. Nous y reviendrons. Parlons d’abord de vision où il s’agit de rêves apparemment impossibles qu’entretient chacun en son for intérieur où qu’il déclare par monts et par vaux, parfois envers et contre tous. Le Rêve Maghrébin, dont mes choix et le hasard m’ont conduit à m’occuper, demeure à mes yeux un projet de ce type auquel il faut qu’un rêveur, un de ces champions de l’impossible, consacre toute son énergie et sa vie pour le faire advenir en ferraillant avec les empêcheurs de rêves qui  sont légions. Attachons – nous un moment à quelques autres exemples en attendant des jours meilleurs

Combien de personnages historiques ont été considérés par les gens de leur époque comme de parfaits rêveurs parce qu’ils proposaient une vision, un projet, une idée qui paraissaient trop grands au commun des hommes, mais qu’ils ont réussi à porter jusqu’à leur réalisation. Mandela est un de ces hommes. J’ai eu l’occasion de rencontrer Nelson Mandela lors d’un dîner  chez Feu Abdellatif Filali à Rabat. J’en ai gardé le souvenir d’un homme affable et serein. Quel destin que celui de cet homme qui a payé le prix fort pour son rêve ! Ainsi vont les choses de la vie. Quand le rêve est puissant et grand, le sacrifice de soi est nécessaire.   La photo du petit groupe qui a dîné ce soir avec lui figure en bonne place dans mon salon. C’est l’une des rares avec des photos familiales et deux autres en compagnie de Kasparov et de Karpov qui sont là  pour frimer mes amis amateurs du jeu d’échecs et me faire paraître auprès des autres plus intelligent que je ne suis – - à cet égard, nous avons tous eu l’occasion de constater, à travers l’actualité, que la vanité est chose fréquente sous les cieux maghrébins, mais il ne faut pas tirer sur une ambulance.

Pour comprendre la force des visionnaires de cet ordre qui font bouger les montagnes, il suffit de penser à quelques hommes d’Etat, à quelques savants, à quelques inventeurs  et à quelques capitaines d’industrie et entrepreneurs qui ont marqué leur temps. Martin Luther King, dans son discours célèbre au cours du rassemblement de l’été 1963 à Washington réclamant l’égalité entre noirs et blancs en Amérique, trouvera le ton inspiré qu’il faut pour traduire l’intensité de son rêve d’égalité  :  I have a dream today (J’ai fait un rêve aujourd’hui). La chute est poétique  au possible :

« I have a dream that one day every valley shall be exalted, every hill and mountain shall be made low, the rough places will be made plain and the crooked places will be made straight and the glory of the Lord shall be revealed and all flesh shall see it together.  »

Ce rêve exprimé ainsi a certainement ouvert la voie, des années plus tard,  à un Obama. Mais attention, si on rêve d’Amérique tout n’y est pas rose et souvent l’Amérique est juste là où nous sommes. C’est ce que nous apprennent quelques visionnaires à qui on n’a pas cessé de répéter qu’il fallait garder les pieds sur terre ou aller voir ailleurs.

Mais, ce sont là peut – être rêves trop grands pour le commun des mortels. Le fait est qu’il n’y a aucune différence de nature entre les visions grandioses que quelques uns développent pour le compte de tous et les rêves personnels que chacun fait pour donner du sens et de la substance à sa vie. Laisser s’exprimer la volonté de réaliser de belles choses, volonté qui habite chaque être humain, voilà la clé d’une vie réussie et utile.

Enfin, les poètes ! Lamartine lance :

« Enfants, ne dites plus vos rêves à personne,

Et ne rêvez jamais, ou bien rêvez toujours! »

Comment mieux parler du rêve du poète qu’en rêvant et en poésie, pour ce qui me concerne , à un monde où l’amour universel, l’amitié générale et la paix perpétuelle sont la patrie partagée des hommes ? Je vous livre donc ce poème que j’ai improvisé ce printemps à Washington dans un petit parc où coule une rivière à l’occasion d’une escapade artistique avec quelques amis.

Rêve sauvage

Un rêve souvent me prend

Je ne sais s’il est d’ici ou s’il est d’ailleurs

Si je dors ou si je suis éveillé

Si c’est le jour ou c’est la nuit

Si mes yeux sont ouverts ou s’ils  sont fermés

Si je respire encore ou si je suis mort

Si c’est la fin du temps ou son début.

Il me prend comme  une rivière

Et je me sens comme une goutte.

Et moi la goutte je me mets alors  à parler

Je parle une langue étrange et belle

Que je ne connais pas et que je connais

Une langue venue de je ne sais quelle contrée

De quel lointain horizon

De quel désir longtemps refoulé

Une langue faite de silences

Et de sons jamais entendus

De couleurs aux teintes

Parfois violentes parfois claires

Parfois sombres parfois nuancées

Une musique se met alors à danser

Tandis qu’un  chant montant des profondeurs

Caresse toutes mes cellules

Et m’emporte dans ses replis

La goutte me raconte alors son histoire

Son conte est tissé de fils d’or et orné de diamants

Qui brillent au fond de la rivière

Chaque mot de cette histoire est inscrit dans la mémoire de l’eau

Et imprimé dans ma mémoire

La goutte  me dit :

Je suis venue du fond des âges

Je suis venue du sommet le plus haut

De la plus haute des montagnes

Je me suis longtemps terrée dans la roche

Avant de jaillir avec les autres gouttes

Dans les éclats de rire des sources

Au son cristallin et pur

J’ai traversé des forêts vierges et sauvages

Et caressé les rives méandreuses de territoires inconnus

J’ai vu des arbres plusieurs fois centenaires

Dont la cime atteint le ciel

Je me suis précipitée dans les cataractes

Qui chutent dans un grondement de tonnerre

Du haut de falaises perdues dans les nuages

Et j’ai vu ce que maints n’ont pu voir

Les esprits éternels qui peuplent ces lieux

Qui me parlent

M’ont transmis leurs légendes

Ils me suivent au fond de la rivière quand je plonge

Et embrasse les galets

Et quand je danse avec les poissons aux splendides couleurs

Leur souffle éternel enveloppe mon âme

Quand je remonte à la surface

Un rai de lumière caresse ma peau

Et j’entends l’oiseau bleu rouge et vert

Fredonner  sur la branche

Du sycomore impassible

Un air sublime et des chants de paradis

Et la goutte poursuit ainsi son discours :

J’ai  dit-elle remonté maintes fois le courant

En frayant avec les poissons roses

Et parcouru sur leur dos

Les espaces illimités du rêve

Puis mon destin a repris ses droits

Et je suis revenue  poursuivre mon périple

Vers d’autres rêves impossibles

Et je vois à travers le feuillage des arbres touffus

Des pans d’ombre et d’azur

Quelques fois je suis le sillage silencieux de nefs fragiles

Dont les pilotes saouls tournent vers moi

Leurs regards perdus dans la brume

Et leurs visages avinés

En agitant leurs mains caleuses et tremblantes

Et moi la goutte venue du sommet le plus haut

De la plus haute des montagnes

Arrivée à l’estuaire je navigue entre les eaux mêlées

De l’océan irascible et  du fleuve imperturbable

Et je suis emportée par les vents et par les vagues

Vers d’autres lieux d’autres rivages

Où m’attendent dans mon rêve sauvage

D’autres gouttes d’Afrique, d’Asie, d’Amérique et d’Arabie

Avec qui  je verrai d’autres mondes

Et ferai d’autres rêves.

*Jean Grenier, « L’Esprit du Tao » ;
*Voir « La Recherche » N° 454 Juillet-Août 2011;
*Sigmund Freud, « Introduction à la Psychanalyse »;
*Tobie Nathan in « La Recherche » N° 454 Juillet-Août 2011;
*Ibn Sîrîn, « L’Interprétation des Rêves »;

 

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