« Les Anglais, dit-on, envoyèrent un jour une ambassade à Mahomet pour s’enquérir de ses doctrines et pour le prier de confier leur conversion à Khaled-Ben-Walid ; mais les envoyés arrivèrent trop tard : l’âme de Mahomet s’était envolée vers le paradis. Ce trépas empêcha les Anglais d’abandonner leur religion ; ils ne manquèrent pourtant pas d’en exprimer leurs regrets. Voilà pourquoi les musulmans de la Barbarie et de plusieurs autres régions prétendent que de tous les « peuples du Livre », les Anglais sont les mieux disposés envers eux ».
Richard F. Burton
« Voyage à la Mecque » ( 1853)*
Des voyages, j’en ai fait d’innombrables. Il en est de trois sortes. Les premiers, à l’instar de cet été en Angleterre dont j’ai fait le compte rendu partiel dans ma précédente chronique, sont toujours pleins d’enseignements et de surprises. Les seconds sont virtuels, mais peuvent se révéler aussi éducatifs et plaisants que les précédents. Les derniers, les voyages intérieurs, peuvent aider à découvrir de grandes richesses, à abreuver notre âme et à féconder positivement notre personnalité.
Poursuivons donc nos pérégrinations dans l’espace et dans le temps avant d’investir ces deux derniers horizons*.
De cet été en Angleterre, je garde vivace dans ma mémoire la rencontre avec un entrepreneur anglais qui, après l’expérience des chantiers de jeunes, nous offrit, à mes deux compagnons et à moi-même, un travail et un gîte ainsi que l’opportunité de revenir dans les meilleures conditions au Maroc alors que je n’avais pas acheté de billet de retour.
Alex Cooper, qui était entrepreneur de travaux publics, était installé avec sa femme dans le comté du Lincolnshire au nord du pays à côté de la petite ville industrielle de Scunthorpe, non loin de Lincoln. Les Cooper n’avaient pas d’enfants, ce qui explique sans doute le fait qu’Alex ait eu de la sympathie pour nous. L’accueil de sa femme Lilian fut, par contre, relativement circonspect au début, se demandant probablement quelle mouche encore avait piqué son mari. Elle ne protesta pas, toutefois et finit par nous trouver quelques qualités. Nous voilà donc munis de pelles et de pioches en train de creuser tranquillement les fondations de la maison qu’Alex projetait de bâtir à côté de la sienne. Très tranquillement, Pas de hâte. Beaucoup de poses, la pluie venant souvent à notre rescousse. Les journées étaient entrecoupées de moments savoureux. Un jour, alors que nous étions en train de creuser, un chien vint nous narguer. C’était un petit roquet parfaitement insupportable. Il n’arrêtait pas d’aboyer comme pour nous inciter à redoubler d’efforts. Mustafa trouvera un subterfuge d’une efficacité redoutable pour le chasser. Il n’était pas question de lui faire du mal, la dernière chose à faire avec les chiens au pays des British. Il déposa sa pioche sur le sol et le regarda droit dans l’iris avant de pointer ses deux index à hauteur des yeux de l’infatigable aboyeur en les remuant de haut en bas. Au bout d’une minute de ce manège, le chien prit la fuite sans demander son reste et ne revint plus, nous laissant mener notre affaire à notre rythme. Mon cousin venait ainsi de mettre au point une méthode imparable contre les chiens aboyeurs, méthode que l’on peut utilement tester sur d’autres espèces aux manières de chien. Ô délices des facéties d’étudiants et insouciance des jeunes !
Une autre fois, après quelques cours de conduite automobile que notre hôte nous donna gracieusement, nous avons emprunté une Austin qu’il possédait pour faire un tour à Winterton, le village voisin. La voiture cala en plein rond point refusant obstinément de bouger en dépit de nos menaces et supplications. Il fallut nous résoudre à la pousser pour rejoindre la maison. C’est comme cela que j’ai d’abord appris à traiter avec les sujets récalcitrants, en les poussant, et à rouler à gauche, c’est-à-dire du bon côté de la route selon les anglais.
Nous sommes vite devenus des curiosités, puis des « célébrités » dans les environs. Le journal local publia même un article agrémenté d’une photo en première page sur les circonstances de notre rencontre avec les Cooper.
Alex nous avait présenté un grand nombre de ses connaissances habitant dans la région, notamment Ida, une belle italienne, mariée à un anglais. Elle se prit d’affection pour nous et c’est un peu grâce à elle que la suite des évènements se révéla particulièrement heureuse de notre point de vue. Les Cooper, Ida et son mari, Veronica, une jeune anglaise, qu’Alex connaissait, et une de leurs relations, femme d’âge mûr dont la fille, une adolescente, était dotée d’une vivacité et d’une intelligence exceptionnelles, avaient programmé de se rendre en voiture dans la Riviera italienne, du côté de Gênes, pour leurs vacances. Ida nous proposa de les accompagner. Elle ajouta, qu’elle connaissait du monde dans les milieux du cinéma en Italie et qu’elle nous présenterait à quelques metteurs en scène. Peut être parce qu’elle trouvait à Mostafa ou à moi un air vaguement exotique à l’instar de la maman d’un autre ami italien, Rory Francese, qui m’affubla, des années plus tard, du surnom de « Fils du Cheikh ».
C’est là qu’une idée traversa mon esprit fertile en trouvailles de toutes sortes. D’aucuns parleraient, amicaux, de mon sens de l’improvisation, et d’autres, qui le seraient moins, de mon opportunisme. Les uns et les autres seraient à côté de la plaque. Je suis, depuis toujours, enclin, moitié par tempérament, moitié par choix, à essayer de concilier des intérêts divergents dans la forme, mais convergents dans le fond, comme c’est souvent le cas dans les affaires des hommes. Il y faut un certain sens de l’improvisation autant que de l’opportunité. Il y faut surtout le désir de construire et de créer du lien. C’est en anglais que j’ai appris, assez tôt je crois, l’expression « Win/Win ».
Après quatre semaines passées chez les Cooper, je proposai à nos amis de venir au Maroc pour leurs vacances plutôt que d’aller en Italie qu’ils connaissaient déjà, ajoutant qu’ils seraient tous invités dans nos familles. Ils acceptèrent avec un plaisir non dissimulé. C’est ainsi qu’un jour de cet été mémorable, tôt le matin, une petite caravane composée du coupé d’Alex, une Lancia Facel Véga blanche, d’une Austin et d’une Volkswagon station wagon, prit le chemin du Maroc, réglant du même coup la question du billet de retour.
Dès que Tanger fut en vue, notre excitation grandit. Débarquer sur notre sol était pour ces natifs de l’Angleterre profonde une première. Tanger était, à leurs yeux, un mythe, le Maroc un désert saharien et l’Afrique une autre planète.
Les parents de Touria nous reçurent avec du lait et des dattes. Ce fut ensuite Rabat. Mes parents réservèrent à nos amis un accueil inoubliable. Mon père, comme à son habitude, partit dans de grands éclats de rire et des discussions que je traduisais de plus ou moins bon gré avec un Alex déjà sous le charme d’un pays où les étrangers sont parfois reçus royalement.
La visite à Meknès et le séjour chez les parents de Mustafa furent également des moments hauts en couleur avec les visites de Volubilis, et de la vallée heureuse. Mon père nous emmena à Fès, Ifrane et, Imouzzer où il mit une maison que nous possédions à leur disposition. De surprise en surprise, nos anglais découvriront un pays multiple et passionnant, un pays où chaque lieu visité, parlait d’une histoire millénaire et d’une culture enracinée. J’ai toujours été fier de montrer ce coin de terre où je suis né à mes amis étrangers, non par un quelconque chauvinisme, mais parce que tout ce qui y vit, tout ce qui s’y passe me parle en des termes qui me font l’aimer en dépit des travers que l’on y rencontre et des misères que l’on y côtoie. Et chaque fois que je l’ai fait, j’ai découvert tant de choses et appris à l’aimer davantage. Est-ce à dire qu’il est si singulier qu’aucun autre pays ne tiendrait la comparaison avec lui ? Ce n’est pas ce que je veux dire. Mais, ainsi je m’emploie à être : là où je suis j’aime et j’aime là où je vis. « L’âpre pays qui ne nourrit que des chèvres m’est plus agréable que ceux où on élève des chevaux » souligne Chateaubriand reprenant le mot qu’Homère met dans la bouche de Télémaque. Avec le temps j’ai, de même, mieux compris le propos du poète, négligé à l’époque où j’étais élève au Lycée Moulay Hassan à Casablanca, qui chante la douceur Angevine de sa contrée :
« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage
Ou comme cestuy – là qui conquit la toison
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge ! ».
Nous n’étions pas au bout des surprises liées à notre expédition anglaise et au séjour de nos amis au Maroc. De retour en Angleterre, Alex et sa femme racontèrent toute l’histoire à des journalistes. Je n’en savais rien jusqu’au jour où, rentrant de mes cours à la Faculté à Rabat, je reçus un appel téléphonique du « Sunday Express ». Le journaliste en bout de lignes me demanda de confirmer l’histoire et de répondre à quelques questions. C’était ma première interview à un journal, britannique de surcroît. Ainsi mon histoire avec la communication et ma carrière dans ce domaine commençaient sous des auspices singuliers. Le quotidien publiera un article sous le titre de « Free trip to Morocco for couple. Car lift earns”: « From his home in Rabat, Driss, a judge’s son, said yesterday : “ We seemed very poor when we met Mr and Mrs Cooper because our fathers wanted us to gain experience and gave us very little money. But we found the cost of living higher than we expected…”.
Le titre du journal était à la hauteur de la réputation habituelle de la presse populaire britannique : racoleur au possible. Mais les Cooper avaient tellement magnifié leur séjour au Maroc, une fois de retour en Angleterre, que le journal y trouva matière à relater.
Voilà donc l’histoire de ce périple qui, faute de se conclure par une expérience cinématographique en Italie, me permit d’entamer une carrière non dénuée d’intérêt dans la communication.
Depuis cette époque, j’ai eu la chance d’effectuer bien des voyages à travers le monde. Chaque fois cela a été l’occasion de rencontres et d’expériences étonnantes qui ont ouvert de vastes espaces à mon désir d’entreprendre. Quand j’essaye de comprendre pourquoi il en a été ainsi, je pense d’abord à ma bonne étoile, sachant qu’il y a toujours une bonne étoile pour chacun pourvu qu’il se rende compte de sa présence et sache apprécier, y compris dans l’adversité, les bienfaits que le ciel, dans sa bonté, lui accorde. Je crois également que la disponibilité et l’ouverture aux autres nourries par l’éducation que l’on reçoit et les lectures que l’on fait, sont des ingrédients utiles dans le processus d’apprentissage de la vie. La vie, un chemin au long cours quelle qu’en soit la durée, jamais terminé jusqu’au dernier souffle, gros de millions de possibles.
* Richard Francis Burton, « Voyage à la Mecque », Payot, 2007. Burton (1821-1890), orientaliste, soldat, poète et archéologue, est un aventurier anglais qui entreprit un voyage clandestin à la Mecque et à Médine en 1853. La clandestinité pour voyager, face aux interdits, ne date pas d’aujourd’hui ;
* Dans les deux ou trois prochaines chroniques, je me propose, en particulier, de relater deux périples, « La Croisière du Maghreb » et « La Croisière Maghreb Europe », à l’organisation desquelles j’ai apporté une modeste contribution et qui ont été des évènements forts pour d’assez nombreuses personnes. Ensuite, il sera question de littérature de voyage, puis de voyage intérieur.