Voyager 3 : D’une croisière à l’autre

Soumis par - 29 septembre 2009

On l’aura constaté, ce sont des expériences  personnelles qui font la substance de ces chroniques estivales. On pardonnera à l’auteur les excès auxquels, parfois, cela conduit à trop parler de soi, mais mon intention est seulement de donner à lire du vécu, chacun en tirant ce qu’il veut comme enseignement pour lui-même.

Dans les deux précédentes chroniques, j’ai relaté des aventures de jeunesse. La « Croisière du Maghreb » et la « Croisière Maghreb Europe  pour la Création d’Entreprise » ont eu lieu des lustres plus tard à un moment où des horizons nouveaux s’ouvraient à mon penchant pour les voyages.

Quand on parle de croisière on pense d’abord à ces pérégrinations dans des paquebots de luxe où des snobs désoeuvrés promènent, indifférents au reste du monde, qui leur lassitude , qui leur égoïsme. Avec les deux croisières dont il est question ici on est loin du charme désuet des périples que s’offraient les riches d’antan.

Ces deux croisières seront pour des centaines de personnes des moments intenses de mobilisation sociétale, d’esprit d’entreprise et de travail collaboratif. Elles auront, du reste,  un écho non négligeable au Maroc et dans la Région en raison, certes, de la forte médiatisation dont elles ont bénéficié, mais aussi de leur originalité.

La première intervint dans l’enthousiasme des débuts de l’Union du Maghreb Arabe en mars 1989. « La Croisière du Maghreb », ainsi qu’on la désigna, tombait à point nommé pour symboliser le sentiment unitaire. C’est l’association Fès Saïs qui avait pris l’initiative d’organiser cet évènement. J’avais donné un coup de main modeste à la réalisation de ce projet avec d’autant plus d’empressement qu’un an auparavant, nous avions travaillé, au sein de l’Association Marocaine de Gestion (AMG) sur l’idée d’organiser des Assises Nationales du Management, à bord du  «  Marrakech » avec le petit groupe d’amis qui composaient le comité directeur auquel s’était joint Hassan Abouyoub, alors directeur du commerce extérieur.

Quelques mois plus tard, Mohamed Kabbaj, président de Fais Saïs et ministre de l‘équipement me téléphona pour me demander de donner un coup de main à l’organisation de la « Croisière du Maghreb » dans le cadre d’une des commissions préparatoires. J’acceptai volontiers.

Or, le hasard faisant souvent les choses à notre place,  voilà que, quelques jours à peine avant le départ, je suis nommé secrétaire d’Etat aux affaires étrangères chargé de l’Union du Maghreb Arabe et donc invité, à ce titre, avec mes collègues des autres pays membres, à partir en croisière – débuts agréables, mais prémonitoires – en compagnie de centaines de participants maghrébins.

A la veille de la Croisière, un colloque sur le Maghreb aura lieu à Fès, qui pour n’être pas au bord de la mer n’en était pas moins la ville de toutes les initiatives fondatrices ainsi que se plaisent à  le croire les fassis de souche au grand dam de bien des habitants d’autres cités. On me demanda, du fait de mes nouvelles responsabilités, de faire une conférence introductive à cette occasion. Je terminai en citant le poète arabe : «  Nulle maison ne se construit sans colonne pour la soutenir… » (Al baytou la youbtana la sarata lahou). J’omis de compléter la citation, évidemment excessive : « Les foules sont anarchiques et ne savent où aller quand des ignorants les gouvernent » ( Annassou fawda la sarata lahoum, wala sarata liman jouhhalouhoum sadou).

Le voyage en train jusqu’à Tanger fut un moment intense. J’étais dans un wagon avec mes collègues, responsables de l’UMA dans les différents pays, à échanger nos impressions tout en faisant plus ample connaissance. Tous les participants au voyage, diplomates, élus nationaux, invités étrangers, cadres d’entreprises, fonctionnaires, artistes et journalistes, étaient portés par le même élan et versaient facilement dans une euphorie débordante. Ces derniers mois avaient paru tellement porteurs d’espoir depuis Zeralda en Algérie, où des commissions sectorielles avaient laissé libre cours à leur créativité, plus que de raison probablement, pour formuler toutes sortes de propositions d’action maghrébine commune, et de Marrakech, où le traité créant l’UMA était signé.  Ainsi sont les hommes de nos contrées aussi prompts à l’enthousiasme et aux embrassades qu’à la discorde et à l’emportement.

A l’embarquement sur « Le Marrakech » à Tanger, l’émotion se lisait sur maints visages. Moulay Ahmed Alaoui, ministre d’Etat, était à son activisme habituel, distribuant une bonne parole par là, une anecdote par ci, boute – en – train omniprésent et infatigable. Musique, lecture de poèmes,  discussions et jeux occupaient le temps des uns et des autres à l’exception de quelques malheureux, sujets au mal de mer, qui devaient broyer du noir en se demandant ce qu’ils étaient venus faire sur cette galère.

Après Oran où l’accueil fut chaleureux au  possible, l’entrée au port d’Alger fut triomphale. Tandis que des dizaines de bateaux en rade faisaient retentir leurs sirènes, des mouettes fantasques dansaient au-dessus de nos têtes et l’odeur iodée de la mer enivrait nos sens. Alger la blanche, accrochée au flanc de l’un des plus beaux sites de la méditerranée, semblait sourire. Ce fut un de ces  moments privilégié que l’on aimerait voire durer une éternité.

Tunis, plus sobre, et Tripoli, plus exubérante, avec un sacrifice de moutons à l’arrivée au port haute en couleurs, ne furent pas en reste. Partout, à terre, les mêmes professions de foi, le même enthousiasme.

Après le retour au Maroc, je conduisis* une délégation d’une cinquantaine de membres par avion à Nouakchott, afin de compléter le tour éphémère d’une éphémère Union. Démarrée les pieds sur terre, la Croisière se terminait dans les nuages. A moins que ce ne soit l’inverse qu’il faille dire.

Pourquoi ce désir de Maghreb ? Loin des fantasmes unitaires chers à certains, ce qui fonde le Maghreb me paraît, en dépit de toutes les déconvenues, de l’ordre du nécessaire.

Coopérer. Opérer ensemble. Agir de concert. Atteindre une taille critique suffisante pour peser davantage et obtenir davantage dans les négociations avec les tiers. Faire des économies d’échelle. Les arguments ne manquent pas. Mais il faut vraiment le vouloir. Le regretté Michel Jobert, incisif comme à son habitude, donnera un titre pertinent à un de ses ouvrages : « Le Maghreb à l’Ombre de ses Mains ».*

De plus, je crois ce désir de Maghreb à même de faire advenir plus vite une certaine forme de démocratie ou, à tout le moins, d’introduire de meilleures pratiques de gouvernance, les uns contrôlant les autres en attendant que les gouvernés  exercent, dans chaque pays, pleinement leurs droits. Encore faut – il pour cela, que la société civile serve d’aiguillon aux acteurs politiques, car, comme l’écrit Feu Abdelkébir Khatibi, un ami de longue date que je n’ai pas assez vu :  « Le Maghreb appartient aussi bien aux décisions politiques qu’à la société civile ». Il ajoutera, pénétrant :  « C’est là le rôle de l’intellectuel qui veille, avec ses moyens, sur les forces irrationnelles qui guident l’histoire…la pensée exacte est aussi un acte doué de capacités stratégiques ».*

Deux types de discours prévalent, aujourd’hui comme hier. Le premier est celui de l’enthousiasme délirant des naïfs de tous bords qui sont, en permanence, dans la rhétorique de l’unité, tantôt arabe, tantôt islamique, tantôt africaine, tantôt maghrébine. Le second est celui des sceptiques invétérés pour qui le Maghreb est un discours de politiciens manipulateurs ou, au mieux, un rêve d’intellectuel détaché de la réalité. Pour moi, qui ne suis ni de ceux – ci ni ceux – là, la construction du Maghreb est une question de bon sens, qui suppose de l’engagement et du volontarisme parce qu’il faut être aveugle pour ne pas s’apercevoir que notre intérêt commun est dans la coopération la plus étroite possible.

A peine deux ans plus tard, la « Croisière Maghreb Europe pour la Création d’Entreprise » offrira à des centaines de jeunes porteurs  de projets, marocains pour la plupart avec quelques maghrébins et européens en sus, l’occasion  d’un autre voyage exceptionnel. Cette croisière était en soi une parfaite illustration de l’esprit d’entreprise. Pendant plusieurs mois les conditions de son succès ont été soigneusement mises en place à travers des ateliers de formation, à l’ISCAE notamment, pour les jeunes sélectionnés ainsi qu’à travers des dizaines de réunions du comité d’organisation. A bord, un encadrement de qualifié par des formateurs et des experts dans les différents domaines liés à la création d’entreprise et par des responsables appartenant aux corps concernés ont eu tout loisir, durant les dix jours de croisière, de finaliser avec les créateurs embarqués leurs projets et leurs business plans. Je crois bien qu’il s’agit de l’opération la plus concentrée et la plus productive qui ait été organisée au Maroc en la matière.

Décrire l’enthousiasme de tous ceux qui ont œuvré à faire advenir cette croisière et l’ambiance qui régnait sur le bateau ne rendrait pas tout à fait compte de l’intensité des émotions que l’évènement a provoquées chez tous les protagonistes. Il faut dire que le chemin a été ponctué de difficultés, d’interrogations et de doutes qu’il a fallu gérer. Or, il n’ y a  rien de tel que  les difficultés, les interrogations et les doutes pour faire fonctionner à plein régime l’adrénaline et les méninges*.

Parmi les principales difficultés, deux  ressortaient à  l’évidence : comment financer l’opération sachant qu’il n’était pas question de demander aux jeunes entrepreneurs, près de trois cents cinquante, de payer leur participation au voyage et que le seul montant de location du bateau revenait à plus de cinq millions de dirhams ? Rien n’était bouclé avant la sélection des jeunes et du lancement officiel du projet. Souvent d’ailleurs, dans de nombreuses situations de la vie courante, on n’a guère d’assurance quant au devenir de nos entreprises. Il faut nécessairement prendre des risques si on veut réaliser quelque chose, y compris des risques pour soi-même en termes de crédibilité et de carrière, à moins d’opter pour un comportement d’attente délicieusement confortable et souverainement bureaucratique. La mobilisation de nombreuses personnes a permis, au bout du compte, de  trouver les financements nécessaires, la position que j’occupais alors, en tant que ministre de l’Energie et des Mines, ayant facilité quelque peu l’engagement de certaines entreprises qu’on ne saurait saluer assez pour leur perspicacité entrepreneuriale, à moins que ce ne soit une perspicacité relationnelle non moins digne d’être saluée. Le budget de l’ordre de huit millions de dirhams fut bouclé et dégagea même un léger bénéfice qui permettra à l’AMG de louer un bureau permanent pour quelque temps. Les comptes, une première alors pour une association marocaine de ce type, seront audités par un cabinet spécialisé dans les audits comptables.

La deuxième difficulté relevait de la nécessité de définir un concept susceptible de déboucher sur des créations concrètes d’entreprises. Les discours sur la création d’entreprise reviennent la plupart du temps à se payer de mots sans engagement concret. Or, une vérité banale est que les entreprises sont la source de la production de la richesse et des emplois partout dans le monde, qu’il faut encourager leur création et leur développement, mais davantage encore agir efficacement pour en favoriser la multiplication. C’est pour cette raison que pendant presque une année des ateliers de création ont été organisés avec le concours de quelques institutions de formation. Ont embarqué sur le bateau principalement ceux dont les projets ont été estimés assez mûrs pour justifier leur sélection. A bord, du reste, le travail s’est poursuivi avec des échanges encadrés par des experts et lors des trois escales à Barcelone, Marseille et Gênes, des rencontres de partenariat et d’affaires ont été organisées en rapport avec les chambres de commerce et d’industrie locales. Le résultat se révèlera riche en retombées de tous ordres.

Des  expositions de peinture, des soirées musicales, des conférences, des débats et des échanges incessants ont eu lieu pendant les dix jours qu’a duré le périple.

En plus des entreprises qui furent initiées, des associations, dont une association  de femmes entrepreneurs, furent lancées, des rencontres se sont tenues, des amitiés sont nées, des solidarités sont apparues et des  interrogations sur soi et sur les autres ont émergé qui ont donné à la Croisière ce supplément d’âme sans lequel ce que l’on appelle «  le business »  n’a aucun sens.

Il m’arrive, encore aujourd’hui, de rencontrer, avec une joie non feinte, quelque entrepreneur qui me dit, les yeux brillants, avoir été de ce voyage.

Je garde en mémoire une image qui restera, pour moi, à jamais associée à la « Croisière Maghreb Europe pour la Création d’entreprise » : celle de cette vaste salle, de la chambre de commerce je crois, en bord de mer à Barcelone, où des centaines de jeunes discutaient avec une foule d’hommes d’affaires espagnols invités à les rencontrer pour explorer des partenariats potentiels. Je me trouvais avec quelques amis sur un balconnet surplombant la salle. De voir tout ce monde affairé, d’entendre le brouhaha qui accompagnait leurs conciliabules et de sentir, comme à Alger, l’odeur iodée de la mer, à cet instant précis il m’a semblé, alors que j’avais la gorge nouée d’émotion, que le temps s’arrêtait.

Ma conviction est de toujours que dans ce pays qui est le nôtre, nous sommes, en coopérant ensemble, en mesure d’entreprendre de belles choses pour peu que nous cessions de laisser brider notre imagination, notre créativité et notre capacité à voyager avec les autres. Ne sommes – nous pas, au figuré et au propre, sur le même bateau ?

* Je présidais alors le Comité de Suivi de l’UMA ;

* Michel Jobert, « Maghreb à l’Ombre de ses Mains » , Albin Michel, 1985 ;

* Abdelkébir Khatibi, « Penser le Maghreb », SMER, 1993 ;

* Fadel Drissi, Aziz Guernaout trop tôt disparu, Brahim Maghrabi, Mustafa El Baze, Rachid Mrabet, Hamid Bousta, Mustafa Melsa, Mohamed Sebti, Abderrahman Ouardane, Zineb Fassi Fihri, Youssef Amrani et quelques autres se dépenseront  sans compter pour cette entreprise.

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