« Pas un Anglais, sur cent, n’ose être soi-même ; pas un Italien, sur dix ne conçoit qu’on puisse être autrement.
L’Anglais n’est ému qu’une fois par mois. L’Italien trois fois par jour »
Stendhal
Il fallait que j’aille vérifier par moi-même.
Voyager. C’est d’abord au voyage le plus lointain que je pense. Au plus loin possible, c’est-à-dire dans l’espace infini tel le capitaine Pickard dans son vaisseau « Enterprise ». Au-delà des frontières traditionnelles. Voilà qui serait à mon goût. Non pour fuir la réalité qui ne m’incommode guère, mais pour « traverser l’espace afin d’atteindre d’autres mondes ». Cela seul est de nature à étancher ma soif de connaître. Et puis, rencontrer ces extra-terrestres qui sillonnent les galaxies à la recherche d’autres extra – quelque chose, si semblables et si différents, quelle aventure extraordinaire ce serait. Je ne peux, en effet, me résoudre à accepter l’idée qu’il n’y a pas d’autres êtres dans le vaste univers avec ses centaines de milliards de galaxies et leurs centaines de milliards d’étoiles chacune.
Le propos passablement sarcastique de Clifford D. Simak m’enchante quand il écrit à propos des voyages dans l’espace : « Cette idée a le plus souvent été tenue pour une fantaisie, fort à sa place dans une légende, mais il n’empêche qu’elle a fait l’objet d’études approfondies. La majorité de ces études a confirmé l’opinion que c’est là une entreprise impossible. Il faudrait admettre, pour que pareil voyage fût réalisable, que les étoiles que nous voyons la nuit sont de vastes mondes situés à de grandes distances du nôtre. Et nul n’ignore, bien entendu, que les étoiles ne sont que des lumières accrochées au ciel et dont la plupart sont très près de nous »*.
En attendant, pour ma part, je me contente de voyager dans notre bonne vieille terre et d’aller décrocher, de temps à autre, une étoile dans le ciel.
« Les voyages forment la jeunesse », dit -on. Je le sais ayant, très tôt, pris goût aux voyages. Ils ne sont pas moins utiles quand, ayant vécu, ils vous permettent de porter un autre regard sur les choses, de les voir autrement et de les redécouvrir. Vos yeux se posent sur des lieux, sur des monuments et sur des gens auxquels, auprès desquels, sauf cas rare, vous passez sans prêter grande attention.
Certaines personnes sont douées pour l’indifférence, tout occupées qu’elles sont à quelque vétille qui serait parfaitement légitime si elle laissait une place à la joie d’explorer et de découvrir. Cela ne les empêche pas de visiter un lieu au pas de charge se remplissant les yeux de clichés qui permettront de déclarer sans ciller : « Je connais !»
Mais pour connaître, il faut s’arrêter, s’appesantir, regarder avec amour et intérêt, essayer de deviner derrière les visages et les comportements l’âme des gens et derrière les pierres, les édifices et les ruines ce que devait être la vie des êtres qui les ont bâtis. Pour connaître, il faut penser aux efforts d’imagination créatrice, de travail méticuleux, de joie et de souffrance qui ont permis que ces objets du génie humain soient là, témoignant de ce qui fut un temps destiné à l’usage de vivants en chair et en os, aujourd’hui disparus, et que les touristes et les fonctionnaires du culte ou de la culture arpentent à longueur de journée. Pour connaître, il faut, paradoxe, l’un ou l’autre états opposés : la solitude ou l’amour ( ou l’amitié). La solitude qui vous laisse le temps de demeurer là où vous le souhaitez aussi longtemps que cela vous est nécessaire pour vous imbiber de ce qui s’offre à votre regard et à votre esprit. L’amour qui vous fait découvrir la beauté du moindre détail et la jouissance du partage.
Pour voyager, disons – le d’emblée, il n’est nul besoin d’aller très loin. Dans votre ville, votre région ou votre pays, il y a mille merveilles à admirer et mille expériences à vivre. Le poète, hédoniste et un rien inconstant ne dit-il pas en arabe : « Voyages, tu trouveras qui peut remplacer avantageusement ce que tu laisses ; la vraie jouissance est dans le voyage » (Safir tajid Îiwadan âan man toufarikouhou. Inna ladhata laïchi fissafari ). Alors, si vous en avez le loisir, poussez au-delà des frontières pour peu que la bêtise perverse des donneurs de visas, qui a remplacé efficacement celle des délivreurs de passeports, ne vous décourage pas.
Un été en Angleterre
A l’époque de mes études à Rabat dans les années soixante, les visas pour l’Europe étaient inconnus et la langue anglaise m’attirait, ce qui était une bonne raison pour former le projet d’aller passer les vacances d’été dans le pays de Shakespeare.
Je demandai au British Council, qui se trouvait avenue Moulay Youssef à cette époque, des informations sur les séjours dans des chantiers de jeunes. On me remit quelques adresses auxquelles je me dépêchai d’écrire. Les réponses ne tardèrent pas à me parvenir d’un camp, « Cliff Farm », au Yorkshire et d’un autre au Cambridgeshire. Je proposai à un cousin, Mustafa, et à une amie tangéroise, Touria, de m’accompagner. Nous décidâmes de nous inscrire dans les deux camps successivement de manière à séjourner près de deux mois en Angleterre.
Je fis part à mon père de ce projet. Il m’encouragea et me remit de quoi payer mon billet de train et un peu d’argent de poche.
J’achetai un billet aller simple – Ô insouciance de la jeunesse ! – en me disant qu’en Angleterre, dans les chantiers de jeunes, j’allais gagner de quoi retourner au Maroc*.
Le jour J, c’est le départ pour Gibraltar, première étape « britannique » d’où nous avons rejoint Algésiras pour embarquer à bord du Talgo, le train pour Madrid, puis de là à Irun à la frontière franco-espagnole, avant d’aller à Calais.
A Douvres, où nous avons débarqué, accompagnés par des centaines de mouettes, la première surprise qui nous attendait était la longueur de la journée. A onze heures du soir il faisait encore jour.
Après, nous séjournâmes à Londres, le temps de découvrir les parcs merveilleux de cette ville qui n’était pas encore, bien qu’assez cosmopolite, la ville multiraciale qu’elle est devenue depuis. De longues années plus tard, au milieu des années deux mille, en pensant à ces grands parcs très fréquentés par tous les temps où badauds, couples et familles viennent piqueniquer sur le gazon, je suggérai dans un article de faire des trois cent soixante hectares de l’ancien aéroport d’Anfa, le grand parc dont Casablanca a un besoin vital, à l’instar de « Central Park » à New York*.
Hyde Park est le plus grand des huit parcs royaux de Londres. Il a les faveurs des gens en raison de Serpentine Lake, une vaste étendue d’eau qui coule en son milieu ou se baignent, indifférents, les canards et où se déroulent des régates par beau temps. La Serpentine sépare Hyde Park de Kensington Gardens, un autre immense parc. Les deux font plus de deux kilomètres carrés.
A Hyde Parc Corner, appelé aussi Speaker’s Corner, le spectacle des orateurs qui s’autorisent d’eux-mêmes pour faire des discours sur toutes sortes de sujets était proprement fascinant. Une scène m’a marqué. Un orateur juché sur une chaise pérorait depuis un moment alors qu’un homme unijambiste debout en face de lui ponctuait chaque phrase d’un tonitruant « It’s not true ! » Au bout de la cinquième dénégation, l’orateur, excédé, descendit de sa chaise et la plia avant de partir en pestant.
Beau pays me dis-je, où le premier venu peut prendre la parole en public et s’exprimer librement sur les tares du gouvernement, dire ce qu’il pense de tout et de tous sans craindre pour lui-même. Etre contredit sur place par l’un ou l’autre et n’y trouver rien à redire. Parler de l’élevage des escargots, de la chasse aux papillons ou de la culture des vers à soie sans être l’objet de la moquerie des gens. C’est ainsi que m’apparaissait ce pays qui était le premier pays étranger où il m’a été donné de séjourner quelque temps et qui avait eu le bon goût d’inventer, dès le XIII ème siècle, la « Magna Carta » , ce texte fondateur, l’ « Habeas Corpus » et le contrôle du pouvoir.
Humer l’air que d’autres respirent, goûter la saveur tellement différente des « fish and ships », très en vogue à l’époque, les Fast Food n’étant pas encore très répandus, fouler l’herbe si fine des parcs verdoyants, marcher le long des routes de la campagne britannique si propre et si joliment découpée, parler cette langue qui n’était pas mienne, mais qui sonnait si bien à mon oreille et découvrir chaque jour un pan complet de choses nouvelles : le plaisir était garanti.
Le train de British Railways emprunté à Victoria Station nous conduisit vers un petit village du Yorkshire à côte duquel se trouvait notre camp.
« Cliff Farm » était une de ces fermes anglaises, classées comme chantier de jeunes, qui faisaient appel à des étudiants étrangers, travailleurs saisonniers bon marché, pour le ramassage ou la cueillette de légumes et de fruits, la main d’œuvre locale coûtant cher. Pour les étudiants, l’opportunité était exceptionnelle de pratiquer leur anglais tout en gagnant un peu d’argent. C’était des sommes modiques, mais suffisantes pour subsister d’autant que le logement était assuré. Logement dans des dortoirs au confort approximatif, mais qui a cure de confort quand il est étudiant, jeune et prêt à vivre toutes les expériences qui se présentent. Beaucoup de français parmi ces jeunes, qui étaient là autant pour apprendre la langue que pour faire connaissance avec les petites anglaises. Mais, il y avait de nombreuses autres nationalités.
Notre travail aux champs consistait à remplir de fèves des sacs en jute. Nous étions payés à la pièce, un ou deux shilling le sac. Il y avait un groupe de jeunes turcs qui travaillaient comme des damnés et arrivaient à des niveaux de production deux à trois fois supérieurs à ceux des autres jeunes, plus de vingt sacs par jour. Ils bénéficiaient de ce fait d’une côte assurée auprès des responsables de l’exploitation. Il est vrai que nous avions plus tendance à nous amuser qu’à travailler d’arrache-pied. Un jour, le « Warden » me trouva étendu sur le sol, une fleur dans la bouche, rêvant probablement à un monde d’où le travail serait banni pendant que mes compagnons trimaient durement. Il me tança. L’effet de ce savon, outre les noms d’oiseaux qu’il me permit d’apprendre en anglais, me réconcilia avec la valeur du travail, ce qui se révéla utile, par la suite, dans ma vie.
Pour qui n’a jamais pratiqué le ramassage à la main des pommes de terre, il est difficile de saisir la dureté du métier de ramasseur de patate. En effet, une surface de plusieurs mètres carrés était affectée à chacun d’entre nous. Un tracteur traînant derrière lui un énorme râteau servait à retourner la terre passant et repassant à une cadence régulière et rapprochée. C’était étudié pour qu’il n’y ait aucun instant de répit. A la fin de la journée, complètement terrassés, nous avions le dos brisé.
Les semaines suivantes furent également fertiles en aventures de toutes sortes que je relate par ailleurs*. Aujourd’hui encore, quarante ans plus tard, je ne peux penser sans une certaine nostalgie à cet été passé en Angleterre.
Ce périple fut pour moi, de surcroît, un périple initiatique qui m’aida grandement à me construire en fonction d’autres horizons que les horizons nationaux ou de ceux de l’Hexagone par lequel tant de nos intellectuels francophones sont subjugués, et avec lequel ils ont rarement soldé leurs contentieux identitaires. Le parisianisme de certains m’a toujours paru risible. Cela, pourtant, ne m’a jamais empêché d’apprécier l’extraordinaire richesse de la culture française et sa diversité. Pas plus que cela ne m’a détourné de mes racines arabo-islamo-berbéro-marocaines. En fait, tout enfermement comme tout déni identitaire me semble suspect au plus haut point.
Nombreux probablement sont ceux qui ont fait des expériences similaires en choisissant une destination à leur goût, y compris chez eux, susceptible de leur apprendre quelque chose sur le vaste monde, sur les autres et sur eux – mêmes. Quand on a la volonté ou la chance d’en tirer des leçons pour la conduite de soi-même dans les méandres de la vie, on peut estimer que le destin a été généreux.
* « Star Trek, The Next Generation », série télévisée ;
* Clifford D. Simak, « Demain les Chiens » ;
* L’histoire surprenante du billet retour au Maroc sera racontée dans une prochaine chronique : « Voyager 2 »
* « Central Park à Casablanca », in « Tel Quel », n° 214, mars 2004 ;
*« L’Angoisse d’Etre », premier volume d’un livre de souvenirs à paraître.
Chronique parue dans le journal « L’Economiste » du mercredi 19 au dimanche 23 Août 2009