Rire

Soumis par - 20 août 2009

« J’ai vu des gens très doués pour tout ce qui prête à rire,
et qui sur des sujets sérieux sont complètement stupides »

Jonathan Swift.

L’homme a inventé le rire pour supporter sa condition tragique. Il a également recouru à la religion pour la même raison, car comme le dit l’adage « la foi sauve ». Quand on pense aux désordres du monde, cette deuxième solution, pour peu qu’elle soit vécue dans la douceur et la bonté, est sûrement la plus prometteuse. Elle est rarement à portée comme le prouvent les excès auxquels se livrent nombre de « ceux qui croient être de bons croyants ». Certains poussent la plaisanterie, si on peut dire, jusqu’à faire des têtes d’enterrement et à condamner à tour de bras au feu de l’enfer ceux qui ne pensent pas comme eux. Il est vrai que penser à l’au-delà ne pousse guère à rire. Pourtant, si on en croit la tradition, le Prophète Mohammed était homme plutôt avenant et pour qui sourire était, dit la même tradition, une manière d’être.

De toutes façons il n’ y a jamais de bonne raison pour faire grise mine. Au contraire de rire aide à vivre, y compris les croyants. A fortiori ceux qui ne le sont pas. Et pour apprendre à vivre il vaut mieux apprendre à bien rire.

Et d’abord de soi. Je tiens l’auto dérision pour un signe de grande intelligence et de profonde sagesse. La capacité à prendre de la distance vis-à-vis de soi-même est une indication à la fois éthique et médicale. Ethique parce que c’est à ce prix que l’on peut s’arroger le droit de rire des autres et de leurs travers car chacun est porteur de mille défauts et personne n’est à l’abri du ridicule. Médicale parce que cela fait un bien fou à l’organisme qui respire, s’agite, se remplit d’endorphines stimulantes et…contagieuses.

Le rire est  universel, première vérité  à souligner. Certains ont même mesuré  le temps consacré à  rire dans différentes cultures. On apprend ainsi qu’on rit de moins en moins un peu partout. Les Français, par exemple, riaient 19 minutes par jour en moyenne en 1939, six minutes seulement en 1983 et moins d’une minute en 2000. Au Maroc, les statistiques ne sont pas disponibles, mais il y a fort à parier que la tendance est la même. Je suggère la mise au point d’un indicateur, le Taux Brut de Rire ou TBR, qui permettrait de mesurer l’évolution du rire dans une société donnée et qui serait assurément plus éclairant pour les comparaisons internationales que le PIB et bien d’autres indicateurs en attendant que tout le monde suive l’exemple Himalayen du Royaume du Bhoutan et adopte le taux plus significatif de Bonheur National Brut, ou BNB.

Il y a sûrement, à partir de là, une politique du rire, à imaginer et à mettre en oeuvre dans l’éducation, dans les médias et dans les débats publics. Car, vous avez remarqué, comme moi, que nos décideurs, dès qu’ils sont devant un public, font le plus souvent des têtes d’enterrement, ce qui ne les empêche pas de faire rire le public. Rien contre. Cela les regarde, mais comme je suis obligé parfois de les écouter je leur dis que de faire grise mine les dessert profondément sans qu’ils s’en rendent compte, croyant comme beaucoup qu’il faut pour être pris au sérieux se montrer sombre et grave. Etre sérieux, c’est agir quand il faut, pour la raison qu’il faut et avec les moyens qu’il faut, le sourire en prime.

Il y aussi une économie du rire que les activités ludiques et culturelles, au théâtre et au cinéma, en particulier, permettent de développer. Encore faut-il que  les pouvoirs publics encouragent les productions qui engagent à rire et dans lesquels le genre comique et la bonne humeur se déploient gaiement.

Mais il y a rire et rire. Le bon et le mauvais.

Le rire écrit Bergson, « est du mécanique plaqué sur du vivant ». Cela pourrait s’arrêter là. Ne nous arrêtons pas à cette phrase métallique et essayons de distinguer le bon grain de l’ivraie.

Commençons par nous débarrasser du registre du mauvais, même si « mauvais » ne veut pas dire à éviter forcément. En premier lieu, je tiens pour étant d’un goût douteux les histoires salaces que beaucoup chez nous, hommes comme femmes, se plaisent à raconter à tout moment. Mais j’admets qu’un bon rire gras, tonitruant et hystérique est parfois nécessaire pour nous rappeler que nous sommes tous susceptibles de glisser sur la pente de la vulgarité pour un rien et de nous esclaffer, plutôt bruyamment la plupart du temps, en prêtant l’oreille. Quelle est la dernière entend-on souvent demander ? Je vous laisse imaginer la réponse, car une bonne blague, grosse et grasse comme une baleine, est tapie derrière cette question innocente.

« Mauvais » également, sans doute, le sarcasme, le persiflage et la moquerie. Humain, trop humain, ce rire peut être un recours, à condition de ne pas trop en faire sauf si on choisit cela comme un métier, pour évacuer  le trop plein de bile, participer à la discussion ou se sentir à l’aise dans un groupe de persifleurs.

Pas très loin, l’ironie que les anglais ont porté à un degré de sophistication extrême. Churchill, orfèvre en la matière, s’arrêta un jour au milieu d’un discours électoral et prit un verre d’eau qu’il porta à ses lèvres. Une femme assise au fond de la salle où il se trouvait l’interpella : « Monsieur Churchill si j’étais votre femme, je mettrais du poison dedans ». Churchill rétorqua ironiquement : « Madame je le boirai avec plaisir si vous étiez ma femme ». Je comprends pour quoi j’aime un certain esprit anglais.

Le mot d’esprit justement nous rapproche du bon rire. Il est spirituel, dit-on avec une certaine admiration de quelqu’un qui sait manier avec art l’idée et le verbe, le fond et la forme, nous fait rire franchement ou nous amène imperceptiblement à sourire. Freud fit une étude où il s’employa à montrer les rapports du mot d’esprit avec l’inconscient, lecture intéressante, mais qui, comme cela arrive immanquablement en territoire de psychanalyse, empêche de rêver et de divaguer en toute innocence. Ce mot de Swift restera dans l’histoire comme un sommet : « Si un homme me tient à distance, ma consolation est qu’il se tient à la même distance de moi ». En parlant de sommet, si vous voulez vous essayer à « l’Agudeza », Baltazar Gracian, ce jésuite espagnol du XVII ème siècle, est une lecture utile. Son « Art et Figures de l’Esprit » demeure un livre inégalé. Il y détaille avec brio les artifices et ressorts de ce qu’un de ses traducteurs nomme : « Acuité, trait, pointe, mot acéré, pique, flèche, parole aigue, riposte tranchante, parole aiguisée par le style, stylet affûté par l’élégance ».

Mais, comme le nageur qui flotte à la surface, nul besoin de plonger dans les profondeurs abyssales de l’océan ou de la culture, pour apprécier l’eau ou l’humour. Restons donc à la surface et profitons de la baignade en riant comme on le ferait d’une leçon fondamentale de vie.

Il suffit, à partir de là, de franchir le pas pour embrasser  le bon rire en retrouvant le rire de l’ enfance qui est éclatant comme le soleil dans un ciel limpide, le rire qui irradie, chauffe et nous remplit de joie. Celui là, il faut le cultiver comme un bien parmi les plus précieux, l’arroser en permanence avec générosité et le savourer avec volupté.  Il est libérateur en ce qu’il aide à détruire nos pesanteurs, nos blocages intérieurs et nos craintes. Et qu’y a-t-il de plus beau que la liberté ?

Peut-être alors, qu’à force, méritera-t-on d’arborer tranquillement et pour toujours un sourire de lumière, y compris dans les circonstances les plus graves de notre existence, exprimant ainsi le bonheur de vivre et la joie d’être qui devraient nous habiter en permanence. Avec un peu de chance, nous aurons de cette façon, l’immense privilège de participer à l’enchantement du monde.

Chronique parue dans le journal « L’Economiste » du Jeudi 13  au dimanche 16 Août 2009

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