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	<title>Idriss &#187; Chroniques estivales</title>
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	<description>Driss Alaoui Mdaghri</description>
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		<title>Créer : Des Intelligences Multiples</title>
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		<pubDate>Fri, 16 Sep 2011 09:53:10 +0000</pubDate>
		<dc:creator>idriss</dc:creator>
				<category><![CDATA[Chroniques estivales]]></category>

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		<description><![CDATA[&#8230;Poursuivons, aimable lecteur, une entreprise essayée, pour ceux qui ont bonne mémoire et que cela a intéressé, il y a deux ans avec quelques verbes du quotidien comme vivre, rire, voyager&#8230; Aujourd&#8217;hui Driss Alaoui Mdaghri vous propose d&#8217;autres verbes : manger, écouter, aimer, jeûner, enseigner, travailler, boire, rêver, créer, diriger, avoir, être…Ils feront l’objet de [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><div id="attachment_136" class="wp-caption alignright" style="width: 281px"><a href="http://idriss.ma/wp-content/uploads/2011/09/Michel-Ange.jpg"><img src="http://idriss.ma/wp-content/uploads/2011/09/Michel-Ange.jpg" alt="" title="Michel Ange" width="271" height="186" class="size-full wp-image-136" /></a><p class="wp-caption-text"> Michel Ange et la Création du Monde</p></div></a><br />
&#8230;Poursuivons, aimable lecteur, une entreprise essayée, pour ceux qui ont bonne mémoire et que cela a intéressé, il y a deux ans avec quelques verbes du quotidien comme vivre, rire, voyager&#8230; Aujourd&#8217;hui Driss Alaoui Mdaghri vous propose d&#8217;autres verbes : manger, écouter, aimer, jeûner, enseigner, travailler, boire, rêver, créer, diriger, avoir, être…Ils feront l’objet de ces chroniques estivales que l&#8217;allégresse vacancière, la sienne comme celle du lecteur, mettra avec la gaieté légère du flâneur, sur des sentiers à explorer ou à redécouvrir.</p>
<p>Le verbe créer est au commencement de toutes choses. Le Coran stipule dans Al Furqane ( Le Discernement) : &laquo;&nbsp;C&#8217;est Lui qui, en six jours  a créé les cieux, la terre et tout ce qui existe entre eux&nbsp;&raquo;. Et Dans Al-Mu&#8217;Minûne ( Les Croyants) : &laquo;&nbsp;Nous avons certes créé l&#8217;homme d&#8217;un extrait d&#8217;argile, puis Nous en fîmes une goutte de sperme dans un reposoir solide. Ensuite, Nous avons fait du sperme une adhérence; et de l&#8217;adhérence Nous avons créé un embryon; puis, de cet embryon Nous avons créé des os et Nous avons revêtu les os de chair. Ensuite, Nous l&#8217;avons transformé en une tout autre création. Gloire à Dieu le Meilleur des créateurs !&nbsp;&raquo;. Dans la tradition Biblique, le récit de la Genèse débute ainsi : &laquo;&nbsp;Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. La terre était informe et vide: il y avait des ténèbres à la surface de l&#8217;abîme, et l&#8217;esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. Dieu dit : Que la lumière soit! Et la lumière fut&nbsp;&raquo;<br />
Toutes les religions et toutes les croyances, des Égyptiens aux Grecs en passant par les Hopis, les , les Mayas, les Zoroastriens, les Bouddhistes et tous les autres, font du récit de la Création l&#8217;acte fondateur de l&#8217;existant. Il y a, en effet, quelque chose de l&#8217;ordre du divin, à tout le moins de l&#8217;inspiré et du sacré, dans le fait de créer. </p>
<p><span id="more-135"></span></p>
<p>Créer, un verbe qui sonne comme une expulsion d&#8217;un quelque chose en nous qui advient avec notre participation, mais, qui, quelque part, nous dépasse aussi. La femme en fait une expérience singulière, intense et unique dans la procréation, premier niveau auquel on peut situer les variations humaines relatives au verbe créer.<br />
Procréer n&#8217;est accessible à l&#8217;homme que par une médiation féminine, encore que la procréation artificielle et les manipulations génétiques sont en train de modifier la donne pour on ne sait quels angoissants horizons proches ou lointains. L&#8217;affaire est-elle purement mécanique et physiologique, un spermatozoïde passablement lubrique fécondant  un ovule passablement séducteur ? Y-a-t-il autre chose qui se joue ? Bien sûr qu&#8217;il y a autre chose qui se joue dans la procréation, expérience qui sous sa forme directe devrait préoccuper tout homme et qu&#8217;il devrait méditer. Non pas sous l&#8217;aspect dont se complaisent à parler certaines femmes pour en souligner les difficultés &#8211; bien que cela soit  compréhensible, c&#8217;est tout de même douloureux un enfantement &#8211; mais plutôt pour ce qu&#8217;elle donne à ressentir comme expérience de participation à la création de la vie. C&#8217;est pour cela qu&#8217;en toute femme nous voyons une mère &#8211; voilà de quoi faire hurler quelques féministes endurcies ! &#8211; et que nous passons notre vie en tant qu&#8217;hommes à solder les comptes avec d&#8217;autres femmes dans l&#8217;espoir illusoire de satisfaire en elles ce désir d&#8217;une mère. Elisabeth Badinter* constate et s&#8217;interroge : &laquo;&nbsp;A ce jour, une seule différence subsiste, mais essentielle : ce sont les femmes qui portent les enfants et jamais les hommes. Mais à supposer que l&#8217;on puisse limiter l&#8217;identité féminine à la puissance maternelle, l&#8217;identité masculine pose aujourd&#8217;hui une énigme. Quelle est l&#8217;expérience autre que sexuelle, qui soit propre à l&#8217;homme et totalement inconnue à la femme ? Peut &#8211; on se contenter de donner du mâle une définition négative : celui qui ne porte pas d&#8217;enfants ?&nbsp;&raquo;. Je suis tenté de répondre par une boutade, mais qui fait  sens : L&#8217;homme est celui qui ne porte pas d&#8217;enfant et qui vit avec la femme capable, elle, d&#8217;enfanter. A partir de là, les autres expériences de création ne sont &#8211; elles rien autre que la recherche éperdue de ce quelque chose qui nous manque en tant qu&#8217;hommes et pour la femme de la spécificité du vécu de l&#8217;homme en tant que géniteur compagnon de celle qui procrée ? Mais laissons là ces réflexions existentielles et tortueuses pour des terrains moins mouvants.<br />
Dans l&#8217;activité créatrice, il y a quelque chose de l&#8217;ordre de l&#8217;onde, de la vibration, de la résonance que l&#8217;on trouve également dans la musique. J&#8217;ai observé trois amies dans leur activité créatrice et toutes m&#8217;ont conforté dans mon sentiment qu&#8217;il y a du  du fascinant et du magique qui se passe quand elles s&#8217;y mettaient, toujours corps et âme. Car, c&#8217;est ainsi, les créateurs les plus doués sont ceux qui ne font pas dans la demi-mesure et qui plongent dans leur œuvre avec un engagement total. Pourtant, elles interviennent dans des domaines tout à fait différents. J&#8217;ai fait appel aux trois dans des séminaires de formation à l&#8217;intelligence du leadership et à la conduite du changement à la grande joie non dissimulée des cadres qui y participent et à qui elles ont fait découvrir leur potentiel naturel de créativité qu&#8217;ils tenaient bridé par timidité, par crainte ou par renoncement.<br />
Raja Aghzadi est professeur de chirurgie. Elle est à l&#8217;origine d&#8217;une association caritative, &laquo;&nbsp;Cœur de Femmes&nbsp;&raquo;, qui mène une action diligente et acharnée contre le cancer, principalement au Maroc, mais également dans différents pays africains où elle est  connue et appréciée. Qu&#8217;il s&#8217;agisse de trouver le moyen de mobiliser les fonds dont a tant besoin son association ou d&#8217;imaginer des actions innovantes  pour soutenir et aider concrètement sur le terrain à soulager les terribles souffrances occasionnées par le cancer, elle déploie une activité débordante et une volonté farouche et mobilise de nombreuses énergies positives à cet effet.  L&#8217;organisation de la première représentation au Maroc des &laquo;&nbsp;Amazones du Crabe&nbsp;&raquo;*, magnifique pièce de théâtre de la regrettée Mary Weed, qui était elle &#8211; même un réservoir inépuisable de créativité, m&#8217;a également permis d&#8217;apprécier sa capacité de mobilisation et d&#8217;engagement au service des autres.<br />
Dans un registre différent, Bouchra Kadiri, chef d&#8217;entreprise racontant les péripéties de son aventure entrepreneuriale à des cadres, qui écoutent avec un intérêt soutenu  son récit, aura appris ou réappris aux uns et aux autres une chose évidente , mais que l&#8217;on a souvent tendance à oublier facilement : l&#8217;esprit, d&#8217;initiative, la prise de risque et une  démarche &laquo;&nbsp;Win/Win&nbsp;&raquo; (Gagnant/Gagnant) dans le monde inextricable et difficile des affaires sont la clé de la réussite autant que le sont d&#8217;autres éléments présents dans son action, à savoir la foi en soi, le travail acharné et l&#8217;esprit positif face aux difficultés. Il faut l&#8217;entendre décrire avec enthousiasme et bonhomie comment elle a réussi à devenir l&#8217;organisatrice du principal Salon du Bâtiment et de l&#8217;Immobilier du Maroc et exposer ses idées de projets futurs pour mesurer l&#8217;intensité de l&#8217;énergie créatrice qui l&#8217;anime.<br />
Leila Cherkaoui est artiste peintre. Sa peinture invite à circuler à travers les arcanes d’une mémoire dont sa brosse dessine continuellement la trame pour dé &#8211; couvrir,  parfois avec retenue, parfois avec rage, toujours avec passion, les plis et replis de ce qui était ouvert puis s’est fermé, la mémoire de ce qui a été et qui n’a pu s’accomplir jusqu’au bout, de ce qui a nourri puis s’est tari, de ce qui a insufflé la vie, puis est parti.. Elle est ainsi à même de transformer une peine incommensurable en énergie créatrice hors du commun. « Je cherche à tirer de la pierre ce qui pèse en moi. Je ne sais point le délivrer autrement qu’en taillant. »*. Pour elle, créer c’est être soi-même et sans fard. La création, dit- elle, doit être l’expression vivante de l’être le plus intime de chacun. Ayant affirmé cela, elle ajoute aussitôt avec sincérité : « Chacun suit sa voie et fait ce qui lui convient ». Belle manière de résumer en une formule l’essence de la créativité. A l&#8217;écouter, subjugués, récitant un poème de son cru sur son rapport à la peinture, les cadres qui suivent les séminaires de créativité auront, sans doute, retenu ces derniers vers où elle s&#8217;adresse avec émotion à la peinture :</p>
<p>&#8230;Je me sens partir vers l’éternité de ton art<br />
Sans toi la vie serait sans éclat<br />
Je baigne en toi comme dans le ventre De ma mère.<br />
Cheminements de femmes dont le choix comme exemples se justifie pleinement, à mes yeux, pour parler du verbe &laquo;&nbsp;créer&nbsp;&raquo;, tant, pour différentes qu&#8217;elles soient et agissant dans des champs séparés, elles sont l&#8217;illustration de ce qui se joue actuellement dans notre société en termes de potentiel de créativité, notamment dans les groupes qui ont été longtemps à l&#8217;écart du théâtre de l&#8217;expression libre de leurs capacités créatives. J&#8217;aurais pu en choisir d&#8217;autres qui font également partie des personnes, hommes et femmes, dont j&#8217;apprécie le cheminement tranquille et déterminé loin de l&#8217;agitation et des apparences et dont l’expérience est éclairante à bien des égards.<br />
Une observation  qu’un de mes proches, Wahid Lahlou, talentueux et créatif au possible, fit dans une discussion que nous eûmes à ce propos mérite que l’on s’y arrête : « Creativity is constraints » ( Les contraintes favorisent la créativité).  Les exemples cités plus haut pourraient le laisser penser. C’est souvent dans l’adversité que la créativité, instinct de survie et échappatoire salvatrice, trouve un terreau favorable à son déploiement. Mais à y regarder de plus près, il apparaît assez clairement que si cela joue pour certains cas, c’est loin d’être général et on peut tout aussi valablement soutenir que c’est dans la liberté que la créativité se développe le plus naturellement. J’ai plus tendance à être de ce deuxième avis et de croire que même ceux qui subissent les contraintes les plus dures, c’est parce qu’ils sont libres dans leur tête qu’ils sont en mesure de créer. Sans cette liberté que les contraintes peuvent, certes, stimuler, il n’y a pas de créativité possible. De là, le souci de beaucoup d’éducateurs et de formateurs, pour ce qui est de l’entreprise, de trouver le biais par lequel on peut réveiller la capacité de créer latente chez tout être humain à travers séminaires et formations au profit de leurs cadres dédiés au développement personnel et à la créativité. Habitudes et conformismes sociaux ainsi que les blocages psychologiques  brident souvent considérablement  cette capacité. Chacun dispose d’intelligences multiples, mais se limite la plupart du temps à n’en exploiter qu’une face au détriment de toutes les autres qui pourraient lui donner accès à des univers nouveaux et une clé susceptible d’ouvrir la serrure de son épanouissement et, pourquoi pas, de sa réussite. « ..Les êtres humains ne possèdent pas une intelligence unique…en tant qu’espèce, nous disposons d’un ensemble d’intelligences relativement autonomes les unes des autres. Tout un chacun, et les écrits universitaires n’y échappent pas, se focalise, quand il s’agit d’intelligence, sur une combinaison d’intelligences linguistique et logique. Selon moi ce que l’on décrit ainsi, ce sont les qualités intellectuelles d’un professeur de droit. Si nous prenons en compte les intelligences spatiale, corporelle-kinesthésique, musicale, inter &#8211; et intra-personnelle, nous pouvons obtenir une appréciation plus complète de ce qu’est un être humain ».* C’est peut – être, cet ensemble d’intelligences qui permet de parler d’intelligence créative. </p>
<p>* Elisabeth Badinter, &laquo;&nbsp;L&nbsp;&raquo;Un et l&#8217;Autre&nbsp;&raquo;;<br />
* Voir des extraits de la représentation sur YouTube &laquo;&nbsp;Les Amazones du Crabe&nbsp;&raquo;.<br />
<a href="http://youtu.be/c-PWRSj4QSI" title="Présentation Youtube des Amazones du crabe"><br />
* Antoine de Saint Exupéry, &laquo;&nbsp;Citadelle&nbsp;&raquo;;<br />
* Howard Gardner, &laquo;&nbsp;Les Intelligences Multiples&nbsp;&raquo;.</p>
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		<title>Rêver : Visionnaires, poètes et rêveurs</title>
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		<pubDate>Fri, 09 Sep 2011 14:03:58 +0000</pubDate>
		<dc:creator>idriss</dc:creator>
				<category><![CDATA[Chroniques estivales]]></category>

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		<description><![CDATA[&#8230;Poursuivons, aimable lecteur, une entreprise essayée, pour ceux qui ont bonne mémoire et que cela a intéressé, il ya deux ans avec quelques verbes du quotidien comme vivre, rire, voyager&#8230; Aujourd&#8217;hui Driss Alaoui Mdaghri vous propose d&#8217;autres verbes : manger, écouter, aimer, jeûner, enseigner, travailler, boire, rêver, créer, diriger, avoir, être…Ils feront l’objet de ces [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><div id="attachment_124" class="wp-caption alignright" style="width: 183px"><a href="http://idriss.ma/wp-content/uploads/2011/09/morphee.jpg"><img class="size-full wp-image-124" title="Morphée, divinité grecque du sommeil et des rêves" src="http://idriss.ma/wp-content/uploads/2011/09/morphee.jpg" alt="Morphée, divinité grecque du sommeil et des rêves" width="173" height="173" /></a><p class="wp-caption-text">Morphée, divinité grecque du sommeil et des rêves</p></div>
<p style="text-align: right;"><em>&#8230;Poursuivons, aimable lecteur, une entreprise essayée, pour ceux qui ont bonne mémoire et que cela a intéressé, il ya deux ans avec quelques verbes du quotidien comme vivre, rire, voyager&#8230; Aujourd&#8217;hui Driss Alaoui Mdaghri vous propose d&#8217;autres verbes : manger, écouter, aimer, jeûner, enseigner, travailler, boire, rêver, créer, diriger, avoir, être…Ils feront l’objet de ces chroniques estivales que l&#8217;allégresse vacancière, la sienne comme celle du lecteur, mettra avec la gaieté légère du flâneur, sur des sentiers à explorer ou à redécouvrir.</em></p>
<p>Afin de rester dans le mélange des genres et des cultures de ces chroniques estivales, voici une histoire Zen pour commencer : <em>&laquo;&nbsp;Jadis, moi, Tchouang &#8211; Tchéou, je rêvai que j&#8217;étais un papillon qui voltigeait, et je me sentais heureux; je ne savais pas que j&#8217;étais Tchéou. Soudain je m&#8217;éveillai et je fus moi-même le vrai Tchéou. Et je ne sais si j&#8217;étais Tchéou rêvant qu&#8217;il était un papillon ou un papillon rêvant qu&#8217;il était Tchéou&nbsp;&raquo;.*</em></p>
<p><span id="more-123"></span></p>
<p>Qu&#8217;est-ce qui est rêve et qu&#8217;est-ce qui est réalité ? La question se pose depuis que les hommes ont articulé les premières pensées, répondant d&#8217;abord par le sacré et l&#8217;étrange avant de faire intervenir la logique et la raison sans jamais réussir à trancher complètement la question de ce qui est de l&#8217;ordre de l&#8217;apparent et de celui du réel. Dans la célèbre allégorie de la « Caverne » Platon met en scène des hommes enchaînés dans une caverne qui voient des ombres dans le contrejour, entendent l’écho de leurs propres voix et s’imaginent qu’il s’agit de la réalité. Les philosophes n&#8217;ont cessé de  tourner et retourner la question dans tous les sens pour se faire une religion. Aujourd’hui des cinéastes qui goutent les joies de la spéculation philosophique – le cinéma n’est-il pas, après tout, le théâtre emblématique du rêve et de l’apparence – font des films comme <em>Matrix, </em>longue variation romancée autour du même thème.</p>
<p>Mais nous en sommes toujours au même point, simples mortels à l&#8217;esprit limité incapables de répondre définitivement, car l&#8217;affaire ne se tranche, sans doute, ni en philosophie ni au cinéma, pas plus qu’en une vie d&#8217;humanité, et encore moins en une vie d&#8217;homme. Bien entendu, on peut, si on a l&#8217;esprit un peu moins torturé, se limiter au monde du sensible et s&#8217;occuper d&#8217;autre chose. Seulement voilà, j&#8217;ai, comme pas mal de gens, l&#8217;esprit un rien torturé  &#8211; que je m&#8217;emploie à compenser avec un zest de « zénétude » -  et  rêver, à tous points de vue, occupe une bonne part de mon temps et de celle de la totalité des vivants avec ou sans notre consentement.</p>
<p>Laissons – là, cependant, cette épineuse et existentielle interrogation pour décliner quelques idées à propos du verbe &laquo;&nbsp;rêver&nbsp;&raquo; qui ne peut aller, faut &#8211; il le souligner, sans évoquer du même coup  le verbe &laquo;&nbsp;réveiller&nbsp;&raquo;. Il est trois sens qui s&#8217;invitent d&#8217;emblée : rêver en dormant, rêver en état de veille pour faire advenir quelque chose et rêver dans cet état second à mi-chemin entre les deux précédents, si caractéristique des  poètes qui vagabondent au ciel, fidèles compagnons des nuages, grands experts es-rêveries devant l’éternel.</p>
<p>On se réveille nécessairement du premier type. Pour ce qui est du second, la réalité &#8211; pardon &#8211; se charge souvent de nous ramener sur terre. Rien ne peut arrêter le troisième, car jamais on ne peut réduire les poètes.</p>
<p>Les dernières découvertes des neurosciences : les rêves, qui interviennent surtout au cours du sommeil paradoxal, durent pendant de longues périodes, quinze minutes environ toutes les quatre vingt dix. On commence grâce à la multiplication des expériences à en pénétrer les secrets et à dresser une imagerie assez fidèle de l’activité du cerveau pendant les phases oniriques.*</p>
<p>Le rêve libère le dormeur des chaines du sommeil pensaient les Grecs. Bien plus tard Freud au XXe siècle soutint que le rêve est la voie royale pour connaître l&#8217;inconscient et qu’il exprime les désirs refoulés de l&#8217;individu. Les neurosciences aujourd&#8217;hui affirment qu&#8217;il s&#8217;agit, en fait, d’une activité de création à partir du passé qui permet de mieux affronter l&#8217;avenir.</p>
<p>La fonction physiologique nécessaire du rêve est démontrée de longue date. Inutile de nous y attarder. Une nuit sans sommeil est une catastrophe. Une nuit sans rêve est une double catastrophe. Dormir c&#8217;est bien, chacun en fonction de ce que son horloge biologique lui impose &#8211; nous ne sommes pas égaux devant le sommeil -, rêver en dormant, c&#8217;est mieux. Nous sommes, à cet égard, tous égaux devant le rêve, même si les souvenirs que nous en gardons sont variables en richesse et contenus selon les individus.</p>
<p>Mais c&#8217;est l&#8217;interprétation des rêves qui a pendant longtemps occupé les esprits des puissants comme du commun.</p>
<p>Les anciens accordaient une importance considérable au rêve jusqu&#8217;à décider d&#8217;une action en fonction de l&#8217;interprétation favorable ou défavorable que des interprètes des songes au statut privilégié donnaient. On raconte qu’Alexandre qui se préparait à lever le siège de Tyr, ville qui lui opposait une résistance farouche, vit en songe un satyre se livrant à une danse triomphale. Son oniromancien attitré lui annonça que cela présageait d&#8217;une grande victoire. C’est ainsi qu’il décida de lancer l’assaut final qui lui permit de prendre la ville.</p>
<p>Si les interprétations et conclusions divergent largement, la symbolique des rêves est admise par la plupart, y compris par les esprits les plus rationnels. Freud encore reconnait cette symbolique des rêves tout en soulignant les conditions nécessaires pour aider à l&#8217;interprétation. C&#8217;est ainsi que reptiles, poissons, serpents, chapeau, manteau, pour l&#8217;homme, et mines, fosses, cavernes, vases, bouteilles, boites, paysages, coffres à bijoux&#8230; pour les femmes,  sont étroitement associés à la sexualité. <em>&laquo;&nbsp;Ne trouvez-vous pas étonnant si je vous dis que les rêves souvent si beaux que nous connaissons tous et dans lesquels le vol joue un rôle si important doivent être interprétés comme ayant pour base une excitation sexuelle générale&nbsp;&raquo;. </em>L’expression, qu’on me pardonne cet écart, « s’envoyer en l’air », même en rêve, serait donc on ne peut plus juste.* Evidemment il finit par gâcher tout le plaisir en soulignant que le rêve n&#8217;est rien autre qu&#8217;un symptôme névrotique.</p>
<p>Les Arabes, pour leur part, ne manquent pas à l’appel. <em>&laquo;&nbsp;Ainsi, si l&#8217;on s&#8217;en tient aux seuls mots de la langue arabe, le rêve est donc ce qui se passe dans le sommeil ( mânam), qui gonfle le sexe ( &#8216;holm) et donne la vision (ru&#8217;yâ)&nbsp;&raquo;*</em></p>
<p>Et puisque nous parlons des arabes un classique d&#8217;Ibn Sîrîn écrit au VIIe siècle  vaut le détour, notamment le chapitre où il évoque avec une grande crudité la vision du  mariage,  l&#8217;acte sexuel,  l&#8217;appareil génital féminin,  la grossesse, l&#8217;accouchement, l&#8217;allaitement&#8230;et même la sodomie. Mais pour ne pas faire de fixation la – dessus, passons à un autre chapitre où il est question de la lune, du soleil, des étoiles, de l&#8217;enfer, du paradis, du feu et du jour du jugement. Comme la période est propice, au regard de l&#8217;agenda politique de notre pays avec les prochaines élections, je cite à l’intention de  quelques uns : <em>&laquo;&nbsp;La lune, surtout l&#8217;interprétation classique, représente le ministre du roi, l&#8217;épouse ou encore l&#8217;enfant pieux. Entrer en possession de la lune ou atteindre la lune revient à devenir ministre&nbsp;&raquo;.</em>* Alors mesdames et messieurs les candidats, rêvez de la lune. Comme il est exclu, en la matière, que tous les impétrants aient satisfaction, qu’ils rêvent de voltige – il faut éviter certains mots qui flattent le populisme généralisé -  aérienne, en dépit de son côté équivoque à en croire la symbolique des rêves.</p>
<p>Rêve, le mot demeure trop court pour dire une réalité polysémique. &laquo;&nbsp;Rêvance&nbsp;&raquo; que je forge pour les besoins de la cause, me paraît plus indiqué pour les poètes. Nous y reviendrons. Parlons d’abord de vision où il s’agit de rêves apparemment impossibles qu’entretient chacun en son for intérieur où qu’il déclare par monts et par vaux, parfois envers et contre tous. Le Rêve Maghrébin, dont mes choix et le hasard m’ont conduit à m’occuper, demeure à mes yeux un projet de ce type auquel il faut qu’un rêveur, un de ces champions de l’impossible, consacre toute son énergie et sa vie pour le faire advenir en ferraillant avec les empêcheurs de rêves qui  sont légions. Attachons – nous un moment à quelques autres exemples en attendant des jours meilleurs</p>
<p>Combien de personnages historiques ont été considérés par les gens de leur époque comme de parfaits rêveurs parce qu&#8217;ils proposaient une vision, un projet, une idée qui paraissaient trop grands au commun des hommes, mais qu&#8217;ils ont réussi à porter jusqu&#8217;à leur réalisation. Mandela est un de ces hommes. J&#8217;ai eu l&#8217;occasion de rencontrer Nelson Mandela lors d&#8217;un dîner  chez Feu Abdellatif Filali à Rabat. J&#8217;en ai gardé le souvenir d&#8217;un homme affable et serein. Quel destin que celui de cet homme qui a payé le prix fort pour son rêve ! Ainsi vont les choses de la vie. Quand le rêve est puissant et grand, le sacrifice de soi est nécessaire.   La photo du petit groupe qui a dîné ce soir avec lui figure en bonne place dans mon salon. C&#8217;est l&#8217;une des rares avec des photos familiales et deux autres en compagnie de Kasparov et de Karpov qui sont là  pour frimer mes amis amateurs du jeu d’échecs et me faire paraître auprès des autres plus intelligent que je ne suis &#8211; - à cet égard, nous avons tous eu l&#8217;occasion de constater, à travers l’actualité, que la vanité est chose fréquente sous les cieux maghrébins, mais il ne faut pas tirer sur une ambulance.</p>
<p>Pour comprendre la force des visionnaires de cet ordre qui font bouger les montagnes, il suffit de penser à quelques hommes d&#8217;Etat, à quelques savants, à quelques inventeurs  et à quelques capitaines d&#8217;industrie et entrepreneurs qui ont marqué leur temps. Martin Luther King, dans son discours célèbre au cours du rassemblement de l&#8217;été 1963 à Washington réclamant l&#8217;égalité entre noirs et blancs en Amérique, trouvera le ton inspiré qu&#8217;il faut pour traduire l&#8217;intensité de son rêve d&#8217;égalité  :  <em>I have a dream</em> <em>today (J&#8217;ai fait un rêve aujourd&#8217;hui). </em>La chute est poétique  au possible :</p>
<p><em>&laquo;&nbsp;I have a dream</em> <em>that one day every valley shall be exalted, every hill and mountain shall be made low, the rough places will be made plain and the crooked places will be made straight and the glory of the Lord shall be revealed and all flesh shall see it together.</em> &nbsp;&raquo;</p>
<p>Ce rêve exprimé ainsi a certainement ouvert la voie, des années plus tard,  à un Obama. Mais attention, si on rêve d&#8217;Amérique tout n’y est pas rose et souvent l&#8217;Amérique est juste là où nous sommes. C&#8217;est ce que nous apprennent quelques visionnaires à qui on n&#8217;a pas cessé de répéter qu&#8217;il fallait garder les pieds sur terre ou aller voir ailleurs.</p>
<p>Mais, ce sont là peut &#8211; être rêves trop grands pour le commun des mortels. Le fait est qu&#8217;il n&#8217;y a aucune différence de nature entre les visions grandioses que quelques uns développent pour le compte de tous et les rêves personnels que chacun fait pour donner du sens et de la substance à sa vie. Laisser s&#8217;exprimer la volonté de réaliser de belles choses, volonté qui habite chaque être humain, voilà la clé d’une vie réussie et utile.</p>
<p>Enfin, les poètes ! Lamartine lance :</p>
<p><em>&laquo;&nbsp;Enfants, ne dites plus vos rêves à personne,</em></p>
<p><em>Et ne rêvez jamais, ou bien rêvez toujours!&nbsp;&raquo; </em></p>
<p>Comment mieux parler du rêve du poète qu&#8217;en rêvant et en poésie, pour ce qui me concerne , à un monde où l&#8217;amour universel, l&#8217;amitié générale et la paix perpétuelle sont la patrie partagée des hommes ? Je vous livre donc ce poème que j’ai improvisé ce printemps à Washington dans un petit parc où coule une rivière à l&#8217;occasion d&#8217;une escapade artistique avec quelques amis.</p>
<h3><strong>Rêve sauvage</strong></h3>
<p>Un rêve souvent me prend</p>
<p>Je ne sais s’il est d’ici ou s’il est d’ailleurs</p>
<p>Si je dors ou si je suis éveillé</p>
<p>Si c’est le jour ou c’est la nuit</p>
<p>Si mes yeux sont ouverts ou s’ils  sont fermés</p>
<p>Si je respire encore ou si je suis mort</p>
<p>Si c’est la fin du temps ou son début.</p>
<p>Il me prend comme  une rivière</p>
<p>Et je me sens comme une goutte.</p>
<p>Et moi la goutte je me mets alors  à parler</p>
<p>Je parle une langue étrange et belle</p>
<p>Que je ne connais pas et que je connais</p>
<p>Une langue venue de je ne sais quelle contrée</p>
<p>De quel lointain horizon</p>
<p>De quel désir longtemps refoulé</p>
<p>Une langue faite de silences</p>
<p>Et de sons jamais entendus</p>
<p>De couleurs aux teintes</p>
<p>Parfois violentes parfois claires</p>
<p>Parfois sombres parfois nuancées</p>
<p>Une musique se met alors à danser</p>
<p>Tandis qu’un  chant montant des profondeurs</p>
<p>Caresse toutes mes cellules</p>
<p>Et m’emporte dans ses replis</p>
<p>La goutte me raconte alors son histoire</p>
<p>Son conte est tissé de fils d’or et orné de diamants</p>
<p>Qui brillent au fond de la rivière</p>
<p>Chaque mot de cette histoire est inscrit dans la mémoire de l’eau</p>
<p>Et imprimé dans ma mémoire</p>
<p>La goutte  me dit :</p>
<p>Je suis venue du fond des âges</p>
<p>Je suis venue du sommet le plus haut</p>
<p>De la plus haute des montagnes</p>
<p>Je me suis longtemps terrée dans la roche</p>
<p>Avant de jaillir avec les autres gouttes</p>
<p>Dans les éclats de rire des sources</p>
<p>Au son cristallin et pur</p>
<p>J’ai traversé des forêts vierges et sauvages</p>
<p>Et caressé les rives méandreuses de territoires inconnus</p>
<p>J’ai vu des arbres plusieurs fois centenaires</p>
<p>Dont la cime atteint le ciel</p>
<p>Je me suis précipitée dans les cataractes</p>
<p>Qui chutent dans un grondement de tonnerre</p>
<p>Du haut de falaises perdues dans les nuages</p>
<p>Et j’ai vu ce que maints n’ont pu voir</p>
<p>Les esprits éternels qui peuplent ces lieux</p>
<p>Qui me parlent</p>
<p>M’ont transmis leurs légendes</p>
<p>Ils me suivent au fond de la rivière quand je plonge</p>
<p>Et embrasse les galets</p>
<p>Et quand je danse avec les poissons aux splendides couleurs</p>
<p>Leur souffle éternel enveloppe mon âme</p>
<p>Quand je remonte à la surface</p>
<p>Un rai de lumière caresse ma peau</p>
<p>Et j&#8217;entends l&#8217;oiseau bleu rouge et vert</p>
<p>Fredonner  sur la branche</p>
<p>Du sycomore impassible</p>
<p>Un air sublime et des chants de paradis</p>
<p>Et la goutte poursuit ainsi son discours :</p>
<p>J&#8217;ai  dit-elle remonté maintes fois le courant</p>
<p>En frayant avec les poissons roses</p>
<p>Et parcouru sur leur dos</p>
<p>Les espaces illimités du rêve</p>
<p>Puis mon destin a repris ses droits</p>
<p>Et je suis revenue  poursuivre mon périple</p>
<p>Vers d&#8217;autres rêves impossibles</p>
<p>Et je vois à travers le feuillage des arbres touffus</p>
<p>Des pans d&#8217;ombre et d&#8217;azur</p>
<p>Quelques fois je suis le sillage silencieux de nefs fragiles</p>
<p>Dont les pilotes saouls tournent vers moi</p>
<p>Leurs regards perdus dans la brume</p>
<p>Et leurs visages avinés</p>
<p>En agitant leurs mains caleuses et tremblantes</p>
<p>Et moi la goutte venue du sommet le plus haut</p>
<p>De la plus haute des montagnes</p>
<p>Arrivée à l&#8217;estuaire je navigue entre les eaux mêlées</p>
<p>De l&#8217;océan irascible et  du fleuve imperturbable</p>
<p>Et je suis emportée par les vents et par les vagues</p>
<p>Vers d&#8217;autres lieux d&#8217;autres rivages</p>
<p>Où m&#8217;attendent dans mon rêve sauvage</p>
<p>D&#8217;autres gouttes d&#8217;Afrique, d&#8217;Asie, d&#8217;Amérique et d&#8217;Arabie</p>
<p>Avec qui  je verrai d&#8217;autres mondes</p>
<p>Et ferai d&#8217;autres rêves.</p>
<p><em>*Jean Grenier, &laquo;&nbsp;L&#8217;Esprit du Tao&nbsp;&raquo; ;<br />
</em><em>*Voir &laquo;&nbsp;La Recherche&nbsp;&raquo; N° 454 Juillet-Août 2011;<br />
</em><em>*Sigmund Freud, &laquo;&nbsp;Introduction à la Psychanalyse&nbsp;&raquo;;<br />
</em><em>*Tobie Nathan in &laquo;&nbsp;La Recherche&nbsp;&raquo; N° 454 Juillet-Août 2011;<br />
</em><em>*Ibn Sîrîn, &laquo;&nbsp;L&#8217;Interprétation des Rêves&nbsp;&raquo;;</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<p><em>Blog :<strong>Idriss.ma<br />
</strong></em><em>Ou me contacter : <strong>pianodam@gmail.com<br />
</strong></em><em>Prochaine Chronique : Créer</em></p>
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		<item>
		<title>Chroniques Estivales &#8211; Ecouter : Tout le monde parle, peu écoutent.</title>
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		<pubDate>Fri, 26 Aug 2011 14:37:34 +0000</pubDate>
		<dc:creator>idriss</dc:creator>
				<category><![CDATA[Chroniques estivales]]></category>

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		<description><![CDATA[Article paru dans le journal l&#8217;Economiste le 18/08/2011 &#8230;Poursuivons, aimable lecteur, une entreprise essayée, pour ceux qui ont bonne mémoire et que cela a intéressé, il ya deux ans avec quelques verbes du quotidien comme vivre, rire, voyager&#8230; Aujourd&#8217;hui Driss Alaoui Mdaghri vous propose d&#8217;autres verbes : manger, écouter, aimer, jeûner, enseigner, travailler, boire, rêver, créer, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div id="attachment_117" class="wp-caption alignright" style="width: 120px"><a href="http://idriss.ma/wp-content/uploads/2011/08/paradis-enfer-1.jpg"><img class="size-full wp-image-117" title="Le Paradis et l'Enfer selon Jerome Bosch (1453 - 1516)" src="http://idriss.ma/wp-content/uploads/2011/08/paradis-enfer-1.jpg" alt="Le Paradis et l'Enfer selon Jerome Bosch (1453 - 1516)" width="110" height="278" /></a><p class="wp-caption-text">Le Paradis et l&#39;Enfer selon Jerome Bosch (1453 - 1516)</p></div>
<p style="text-align: right;" align="center"><em>Article paru dans le journal <a href="http://www.leconomiste.com/article/886270-ecouter-tout-le-monde-parle-peu-ecoutentbrpar-driss-alaoui-mdaghri-professeur-et-anci" target="_blank">l&#8217;Economiste</a> le 18/08/2011</em></p>
<p align="center"><em>&#8230;Poursuivons, aimable lecteur, une entreprise essayée, pour ceux qui ont bonne mémoire et que cela a intéressé, il ya deux ans avec quelques verbes du quotidien comme vivre, rire, voyager&#8230; Aujourd&#8217;hui Driss Alaoui Mdaghri vous propose d&#8217;autres verbes : manger, écouter, aimer, jeûner, enseigner, travailler, boire, rêver, créer, diriger, avoir, être…Ils feront l’objet de ces chroniques estivales et néanmoins ramadaniennes que l&#8217;allégresse vacancière, la sienne comme celle du lecteur, et la disponibilité ramadanesque mettront le lecteur, avec la gaieté légère du flâneur, sur des sentiers à explorer ou à redécouvrir.</em></p>
<p>- Tu vas à la pêche?</p>
<p>- Non, je vais à la pêche.</p>
<p>- Ah bon! je croyais que tu allais à la pêche.</p>
<p>Entamer cette chronique par une histoire pour rire, même éculée, sur ce qu&#8217;on appelle un dialogue de sourds me paraît, pour qui est bon entendeur, approprié dans ces variations autour du verbe écouter. En effet, il faut affirmer d&#8217;emblée, qu&#8217;il est plus facile de s&#8217;entendre quand on prend la peine d&#8217;écouter. Ce n&#8217;est nullement aisé chez nous pour trois raisons qui, parfois, convergent : Les bruits extérieurs y font barrage, les aveuglements fanatiques y font obstacle et les divagations narcissiques l&#8217;empêchent.</p>
<p><span id="more-116"></span></p>
<p>Pour ce qui est des premiers, qui ne fait quotidiennement l&#8217;expérience douloureuse des motos qui pétaradent, des ambulances qui hurlent, des voitures déglinguées qui crissent, des hauts parleurs qui aboient, des portes qui claquent, des scies, marteaux et autres instruments de torture qui piaulent, des bourdonnements, craquements, geignements et autres plaisirs sonores dont bruit la ville&#8230; Habitants forcés de cet espace, enveloppés du tintamarre atroce des temps qui courent et que nous contribuons à nourrir, nous sommes cernés ? Pour entendre, dans ces conditions,  il faut de la volonté et pour écouter il faut de la vertu. Même la nuit, surtout durant le Ramadan conjugué à l&#8217;été, le charivari continue de plus belle, parfois sous la forme, comme je l&#8217;expérimente épisodiquement, de voisins qui célèbrent quelque évènement mémorable de leur vie, mariage, circoncision, anniversaire&#8230;ou même seulement pour le plaisir pervers de déranger les voisins, avec force musique en mettant la sono au maximum afin que l&#8217;univers entier entende et que le volume poussé à fond les mette en transe. Rien contre cela, car la fête est toujours bienvenue, sauf quand à trois heures du matin vous avez une envie folle de fermer l&#8217;oeil et de rêver d&#8217;un monde plus tranquille où on donnerait des concerts de silence. Vous pouvez toujours, ce qu&#8217;il m&#8217;arrive parfois de faire &#8211; un pas incertain vers plus de sagesse &#8211; vous laisser entraîner, bon enfant et voisin, et écouter cette musique cacophonique et ces chants discordants en pensant au paradis, qui ne serait que juste récompense dans votre cas, où la musique et les chants seront nécessairement harmonieux et doux. Surtout si vous avez la chance d&#8217;ouir &laquo;&nbsp;La lune est apparue, Ô messager parmi nous&#8230;&nbsp;&raquo; à la gloire du Prophète ou &laquo;&nbsp;La Mounfarijah&nbsp;&raquo; ( Chant de la Délivrance)* que je ne me lasserai jamais de savourer. Vous pouvez aussi prendre un livre comme « La Révolution du Silence »* et exercer votre patience ou lire « La Haine de la Musique »*, livre au titre équivoque,  et méditer cet extrait : «  Les textes de Sumer disent que les dieux d’Akkad ne pouvaient plus dormir tant le vacarme que faisaient les hommes était intense. Ils y perdaient leur force sur le cours du temps en même temps que leur éclat au fond du ciel. Aussi les dieux envoyèrent-ils un déluge pour exterminer les hommes, afin d’éteindre leurs chants ».</p>
<div id="attachment_118" class="wp-caption alignright" style="width: 313px"><a href="http://idriss.ma/wp-content/uploads/2011/08/paradis-enfer-2.jpg"><img class="size-full wp-image-118" title="Le Paradis et l'Enfer selon Jerome Bosch (1453 - 1516)" src="http://idriss.ma/wp-content/uploads/2011/08/paradis-enfer-2.jpg" alt="Le Paradis et l'Enfer selon Jerome Bosch (1453 - 1516)" width="303" height="399" /></a><p class="wp-caption-text">Le Paradis et l&#39;Enfer selon Jerome Bosch (1453 - 1516)</p></div>
<p>Les aveuglements fanatiques, à leur tour, empêchent d&#8217;entendre et d&#8217;écouter comme ils empêchent de voir. Il suffit d&#8217;observer ces regards fous, ces vociférations enflammées, ces stridulations aigues et ces mouvements désordonnés de fanatiques de tous bords pour comprendre que ces derniers sont dans l&#8217;incapacité d&#8217;écouter ou d&#8217;entendre. Avez &#8211; vous essayé de discuter avec un fanatique ? Rien n&#8217;ébranle ses convictions, rien n&#8217;entame ses certitudes et rien ne le rend accessible à l&#8217;écoute sinon ce qui le caresse dans le sens des poils et entretient ses fureurs et ses envies féroces d&#8217;en découdre avec qui ne pense pas comme lui. &laquo;&nbsp;Le fanatique, à l&#8217;extrême, est celui qui pour faire triompher ses préjugés est prêt à faire le sacrifice de votre vie&nbsp;&raquo;.</p>
<p>Quant au narcissisme exacerbé, il atteint les petits &#8211; ce qui peut être parfois excusable quand ils sont dans la phase de l&#8217;affirmation de leur identité &#8211; et les grands &#8211; ce qui est nettement plus condamnable quand il empêche de voir et d&#8217;entendre les autres. N&#8217;avoir d&#8217;yeux que pour soi &#8211; même ni d&#8217;oreille que pour ses propres discours, est une grande malédiction car elle rend insensible aux besoins des autres et finit par les faire fuir, sans parler de la boursouflure comique du moi que cela provoque. C&#8217;est souvent cela qui conduit les puissants à se couper  de bien des talents refusant d&#8217;écouter autre chose que les propos complaisants et les discours des flatteurs. Se remémorer toujours le conseil à Maître corbeau que La Fontaine met dans la bouche de Maître renard : &nbsp;&raquo; Mon bon monsieur, apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l&#8217;écoute&nbsp;&raquo;.</p>
<p>Ecouter, c&#8217;est donc discerner  le bon grain de l&#8217;ivraie, le faux du vrai et le sincère de l&#8217;hypocrite. Mais il faut, au premier chef, pour écouter,  faire place au discours d&#8217;autrui, voire lui faire bon accueil, en tout cas le reconnaître comme étant légitime, même si on en partage pas le contenu ou qu&#8217;il dérange.</p>
<p>Une tare commune dans nos contrées est justement cette absence d&#8217;écoute que les injonctions de se taire dès la plus tendre enfance nourrissent continuellement. Ce qui est étrange c&#8217;est que tout le monde parle et personne n’écoute. Combien d&#8217;hommes et de femmes, d&#8217;enfants et de parents, d&#8217;amis et de relations endurent d&#8217;intolérables souffrances et sont perdus à jamais pour nous dans le silence de l&#8217;oubli.  Et souvent, celui-là ou celle-ci qui se plaint de n&#8217;être jamais entendu n&#8217;écoute pas plus.  Il est vrai que dans  certaines cultures, la nôtre en étant un bon exemple, rien  ne prépare vraiment à l&#8217;écoute d&#8217;autrui. Le paradoxe est que tout le monde parle. Mais à voix haute, à tout propos et hors de propos, pour dire tout et son contraire, dans le brouhaha général, l’élévation de la voix et les cris. Le paradoxe aussi est que l&#8217;écoute n&#8217;est de la partie dans ces cultures que quand il s&#8217;agit de s&#8217;occuper, curiosité malsaine et parfois perverse, des affaires d&#8217;autrui, la médisance &#8211; Annamima &#8211; étant élevée au statut d&#8217;un sport national dès le plus jeune âge. A notre décharge, il est vrai que ce sport est artisanal la plupart du temps, sauf au niveau des bien nommés services d&#8217;écoute qui doivent en entendre des vertes et des pas mûres. Mais, ils demeurent malgré tout relativement limités en moyens en comparaison avec les capacités formidables du &laquo;&nbsp;Réseau Echelon&nbsp;&raquo; mis en place par les USA, le Royaume Uni, le Canada, l&#8217;Australie et la Nouvelle Zélande au lendemain de la seconde guerre mondiale qui représente le plus giganstesque réseau d&#8217;écoute éléctronique de la planète. Un rapport du parlement Européen datant de 2001 en dénonce l&#8217;usage avec les ennemis comme avec les amis. Envoyer un télex, écrire un mail ou parler au téléphone, &laquo;&nbsp;C&#8217;est comme d&#8217;envoyer une lettre dans une enveloppe non fermée&nbsp;&raquo; souligne ce rapport. Alors écoutez  la voix de la prudence, tournez votre langue sept fois dans votre bouche et caressez du doigt mille fois le clavier de votre ordinateur avant d&#8217;indiquer chez qui vous allez rompre le jeûne aujourd&#8217;hui.</p>
<p>*Prochaine Chronique : « Ecouter : Prêtez- moi votre oreille ».<br />
<em>*Abdeslam Baraka<br />
</em><em>*Krishnamurti, « La Révolution du Silence », Stock ;<br />
</em><em>*Pascal Quignard, « La Haine de la Musique », Folio</em></p>
<p><em></em><em>Pour contacter Driss Alaoui Mdaghri, voir blog <strong>Idriss.ma<br />
</strong></em><em>mail  : <strong>pianodam@gmail.com</strong></em></p>
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		<item>
		<title>Chroniques Estivales et Néanmoins Ramadaniennes Manger  (2) : La vie, une petite recette de cuisine</title>
		<link>http://idriss.ma/chroniques-estivales/2011/08/26/112/</link>
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		<pubDate>Fri, 26 Aug 2011 14:31:42 +0000</pubDate>
		<dc:creator>idriss</dc:creator>
				<category><![CDATA[Chroniques estivales]]></category>

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		<description><![CDATA[Article paru dans le journal l&#8217;Economiste le 11/08/2011 &#8230;Poursuivons, aimable lecteur, une entreprise essayée, pour ceux qui ont bonne mémoire et que cela a intéressé, il y a deux ans avec quelques verbes du quotidien comme vivre, rire, voyager&#8230; Aujourd&#8217;hui Driss Alaoui Mdaghri vous propose d&#8217;autres verbes : manger, écouter, aimer, jeûner, enseigner, travailler, boire, rêver, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: right;" align="center"><em>Article paru dans le journal <a href="http://www.leconomiste.com/article/886073-manger2-la-vie-une-petite-recette-de-cuisinebrpar-driss-alaoui-mdaghri-professeur-et-" target="_blank">l&#8217;Economiste</a> le 11/08/2011</em></p>
<p align="center"><em>&#8230;Poursuivons, aimable lecteur, une entreprise essayée, pour ceux qui ont bonne mémoire et que cela a intéressé, il y a deux ans avec quelques verbes du quotidien comme vivre, rire, voyager&#8230; Aujourd&#8217;hui Driss Alaoui Mdaghri vous propose d&#8217;autres verbes : manger, écouter, aimer, jeûner, enseigner, travailler, boire, rêver, créer, diriger, avoir, être…Ils feront l’objet de ces chroniques estivales et néanmoins ramadaniennes que l&#8217;allégresse vacancière, la mienne comme celle du lecteur, et la disponibilité ramadanesque mettron le lecteur, avec la gaieté légère du flâneur, sur des sentiers à explorer ou à redécouvrir.</em></p>
<p>La précédente chronique chutait sur la Harira du Ramadan, cette soupe onctueuse et nourricière à nulle autre pareille inventée par quelques lointains ancêtres gourmands et gourmets à la fois. Par quels cheminements sinueux ce mets, délicieux entre tous, dans lequel les lentilles, les fèves ou les pois chiches nageant langoureusement dans un bouillon merveilleusement assaisonné et flirtant tendrement avec des bouts de viande, du concentré de tomates et des herbes aromatiques, nous est-il parvenu et est-il devenu un must incontournable des agapes ramadaniennes ? je ne sais pas vraiment. Certes, la soupe sous toutes les formes et avec tous les ingrédients possibles et imaginables est de toutes les contrées et de toutes les cultures. Sans doute à cause de la facilité avec laquelle on peut la préparer et la servir. Mais si le minestrone italien, la soupe aux crevettes et aux champignons chinoise et le velouté de légumes français sont un régal pour le palais,  la Harira marocaine a quelque chose d&#8217;unique en ce qu&#8217;elle est non seulement repas complet et savoureux, mais aussi en ce qu&#8217;elle évoque pour nous comme sensations, émotions et souvenirs. Ainsi tout mets est à la fois une image, une saveur et une odeur, en somme  un stimulateur de mémoire. En rentrant de l&#8217;école à Derb El Miter où nous habitions à Fès, la rue sentait le coriandre et le persil et avant d&#8217;arriver à la maison mes papilles palpitaient de plaisir à la perspective de retrouver la table familiale.</p>
<p><span id="more-112"></span></p>
<h3><strong>La Harira d&#8217;Alger</strong></h3>
<p>Vivant à Alger au début des années soixante dix j&#8217;invitais de temps à autre quelques amis algériens, las de consommer la Chorba locale, à venir manger la Harira, Harira que je préparais moi-même. Le livre de cuisine marocaine, alors tout nouvellement édité, de Fatima Bennani Smires, me servit de guide et notre cuisinière, Fatima, dont je n&#8217;oublierai jamais la présence bienfaisante, m&#8217;enseigna le tour de main sans lequel aucun recette ne peut seule donner un bon plat. J&#8217;appris ainsi deux choses essentielles qu&#8217;il s&#8217;agisse de cuisine, de politique, de gestion ou tout bonnement des affaires des hommes : tout est dans les proportions, le choix des ingrédients et la bonne mesure. Ensuite le soin que l&#8217;on apporte à réussir les arrangements pour le plaisir des yeux est fondamental car, comme  le dit si bien un adage du cru, c&#8217;est l&#8217;oeil qui mange. Il y a tant de choses à apprendre en dégustant une bisque, un brouet, un consommé, un bouillon, une garbure, un gaspacho, un velouté, un minestrone,  un potage, un goulash, une soupe aux gambos, une soupe aux oignons, une soupe aux nouilles ou une Tchicha, et j&#8217;en passe ! Variations humaines autour d&#8217;un unique thème auquel le Couscous, autre merveille culinaire locale, aurait pu offrir également matière à disserter et vagabonder.</p>
<div id="attachment_113" class="wp-caption alignright" style="width: 247px"><a href="http://idriss.ma/wp-content/uploads/2011/08/Arcimboldo.jpg"><img class="size-medium wp-image-113" title="Oeuvre de Giuseppe Arcimboldo (1527 - 1593) , peintre italien célèbre pour ses portraits suggérés par des végétaux, des animaux et des objets." src="http://idriss.ma/wp-content/uploads/2011/08/Arcimboldo-237x300.jpg" alt="Oeuvre de Giuseppe Arcimboldo (1527 - 1593) , peintre italien célèbre pour ses portraits suggérés par des végétaux, des animaux et des objets." width="237" height="300" /></a><p class="wp-caption-text">Oeuvre de Giuseppe Arcimboldo (1527 - 1593) , peintre italien célèbre pour ses portraits suggérés par des végétaux, des animaux et des objets.</p></div>
<p>La variété des soupes dans le monde devrait m&#8217;amèner  à verser dans le relativisme culinaire, beaucoup prétendant avoir la meilleure cuisine. La Chinoise, la Française et la Marocaine, en particulier, sont souvent citées. Pourtant, un rien de chauvinisme alimentaire, parfaitement assumé en la matière, me fait dire que cette dernière les surclasse de loin, quitte à chagriner mes amis français atteints pour la plupart de gallocentrisme incurable, tout comme quelques uns de nos compatriotes atteints du même gallocentrisme. Quant aux chinois, ils en ont vu d&#8217;autres et de vivre dans un puissant empire les met sûrement, tout comme les américains, à l&#8217;abri de ces classements futiles à l&#8217;instar de beaucoup de classements. J&#8217;en profite pour affirmer que n&#8217;est pas du tout futile la promotion de l&#8217;art culinaire marocain que font certains  ambassadeurs de notre culture, comme Choumicha et quelques autres, ici, à l&#8217;étranger et à travers les médias. Il n&#8217;y a aucun mal à prétendre que dans ce domaine, au moins, nous occupons le premier rang en attendant de mettre de l&#8217;ordre dans notre maison et dans le reste de nos affaires.</p>
<p>Ce journal étant un journal d&#8217;Economie, d&#8217;entreprise et de gestion &#8211; après tout entre manger et manager, il n&#8217;y a qu&#8217;une petite voyelle de différence &#8211; la métaphore culinaire me paraît on ne peut plus appropriée pour apprendre quelques  fondamentaux de cet art auquel beaucoup s&#8217;adonnent et que peu réussissent à faire avec ce qu&#8217;il faut d&#8217;efficacité et&#8230;d&#8217;humanité. On serait bien inspiré, à mon avis, d&#8217;offrir des cours de cuisine dans les écoles de gestion. Les étudiants y apprendraient sûrement des choses bien plus utiles sur la vie que de nombreux cours que l&#8217;on y dispense, car comme l&#8217;enseigne Montaigne, &laquo;&nbsp;Les saveurs sont en fait, des moyens de connaissance, des chemins de pensée, des voies de civilisation &nbsp;&raquo;.</p>
<h3><strong>Au restaurant</strong></h3>
<p>Les restaurants, ces lieux où des chefs, plus ou moins talentueux, s&#8217;activent, sont toujours des endroits hauts en couleurs et où on peut vivre toutes sortes d&#8217;aventures et apprendre toutes sortes de choses. Deux anecdotes vécues à Paris il ya de cela quelques années, me viennent à l’esprit. La première a pour théâtre un bon restaurant où j&#8217;avais invité à dîner une amie. On nous a installés à côté de deux messieurs apparemment &laquo;&nbsp;normaux&nbsp;&raquo; qui commandaient les mets les plus chers et les plus délicats avec les plus grands crus et les plus chers pendant que nous mangions sobrement en devisant gentiment de tout et de rien. Chaque fois qu&#8217;ils passaient une nouvelle commande, nous les regardions avec un rien d&#8217;envie, car ils ne se refusaient rien. La note allait sûrement être salée. Quand ils demandèrent des cigares cubains et qu&#8217;ils s&#8217;offrirent les plus chers, nous éclatâmes de rire. L&#8217;un des deux personnages se tourna alors vers nous et laissa tomber sur un ton enjoué : &#8211; Vous savez, nous n&#8217;allons pas payer ! &#8211; Ah bon ! &#8211; Oui, vous allez voir. Ils firent alors signe au garçon qui les servaient et de concert lui dirent : Nous n&#8217;allons pas payer. Il se mit à rire, tout comme nous. &#8211; Nous parlons sérieusement&#8230; Et de me proposer un cigare auquel j&#8217;aurais volontiers cédé si n&#8217;était ma crainte bien pensante de m&#8217;embarquer dans le bateau de la grivelerie. Pendant ce temps, passablement ébranlé, le garçon leur dit qu&#8217;il allait appeler le maître d&#8217;hôtel pour qu&#8217;ils voient avec lui. Pendant son absence, ils nous expliquèrent tranquillement qu&#8217;ils faisaient cela régulièrement, qu&#8217;ils mangeaient à satiété dans les meilleurs restaurants avant d&#8217;annoncer qu&#8217;ils n&#8217;allaient pas payer.  &#8211; Et alors ? &#8211; Alors, rien, on nous chasse ou on appelle la police qui nous emmène au poste où nous passons la nuit au chaud avant d&#8217;être relâchés le matin. Il faut imaginer la tête du maître d&#8217;hôtel quand ils lui annoncèrent qu&#8217;ils n&#8217;allaient pas payer.  Nous sommes partis à ce moment avant de connaître le fin mot de l&#8217;histoire, l&#8217;entendant dire : Je vais appeler la police.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La deuxième histoire m&#8217;est arrivée alors que j’étais seul lors d&#8217;un déjeuner dans un restaurant italien à Paris face à l’hôtel où je loge habituellement. On m&#8217;avait  donné une table à côté de deux hommes engagés dans une discussion animée. Bribes de conversation que j’interceptai à mon corps défendant. <em>« Tu vois, il faut introduire des changements  pour avoir une organisation plus performante… »</em> <em>« Oui, mais ils ne veulent rien changer ! »</em> <em>« On ne dirige pas un empire avec dix hommes. Il faut au moins cinquante personnes !».</em> Une jeune femme, dont leur table me séparait, jetait de temps à autre des coups d’œil obliques dans notre direction. Je saisis son regard passablement moqueur. Ils finirent par partir. L’empire n’attend pas. Deux autres hommes furent installés à la même place. L’un d’eux attaqua d’une voix tonitruante avant même qu’ils ne soient complètement assis : <em>«  Alors, toujours baroudeur ? »</em> <em>« Oui, bien sûr, je rentre d’Afrique. Je suis rappelé au service central. Je vais m’occuper des services portuaires ..  » « Au ministère ? »</em> Je tendis l’oreille, sans pudeur. <em>« Oui. Je dois rester au service central pendant trois ans avant d’avoir une nouvelle affectation à l’étranger</em>. <em>C’est la règle</em>. <em>Je pourrais éventuellement demander une mise en disponibilité et faire autre chose, mais je ne sais pas encore? »</em> <em>« Qu’est-ce que c’est qu’une mise en disponibilité ? » « Un fonctionnaire a droit à prendre un congé d’une année pendant laquelle il n’est pas payé et de retrouver son poste après » « c’est la planque quoi ? Et tes affaires de cœur, comment ça marche ? Toujours aussi séducteur ou est-ce que tu vis avec la même ?»</em>. L’homme, à la carrure athlétique rit à gorge déployée découvrant une dentition moyennement délabrée, grâce en soit rendue au tabac, avant de rétorquer :  <em>« Je vais me marier probablement sous peu». «  Tu n’étais pas marié ? » « Tu sais, j’ai échappé à quatre tentatives de meurtres » «  Ah oui ? ».</em> <em>« La quatrième fois, je me suis réveillé au milieu de la nuit et j’ai trouvé mon ex femme</em> <em>un grand couteau de cuisine dans la main, me fixant avec des yeux exorbités. »</em>  <em>« Et alors ? » « Et alors, je me suis tiré définitivement ». </em>Je décrochai un moment, le temps de  commander un minestrone et une Tagliatta de bœuf, puis je revins à mon petit exercice d’espionnage impromptu. <em>« Tu es avec quelqu’un maintenant ? » « Ah, il faut que je te raconte ce qui m’arrive » « Quoi donc ? »  « J’ai reçu il y a quelques temps un coup de téléphone de New York. C’était une femme qui  me dit : c’est Marie. Je lui demande : Marie qui ? C’était une nana avec qui j’étais sortie il y a longtemps. A priori une passade sans lendemain pour moi. Je savais qu’elle était partie s’installer aux Etats-Unis.  Elle lâcha sans crier gare qu’elle avait un enfant de sept ans et qui est mon fils ». « Sans blague, » « Je te jure. Attends un peu. Elle me propose de nous rencontrer très vite étant prête à venir en France avec son fils. Ils sont effectivement venus. C’est une métisse, et cet enfant est encore plus foncé qu’elle. Nous avons décidé de faire un test ADN pour vérifier cette affaire. Eh bien, l’enfant est de moi ! » « Tu l’as reconnu ? » « Bien sûr ! maintenant, on est en train d’examiner la possibilité de nous mettre ensemble » »Pourquoi tu ne la rejoins pas en Amérique ? » «  Et mon boulot ? » « Prends une disponibilité comme tu dis » « Pour faire quoi en Amérique ? Non, je ne vais pas vivre à ses crochets </em>».</p>
<p>Vivre aux crochets de quelqu&#8217;un, n&#8217;est-ce pas le manger aussi ? Manger ses mots, manger les cranes, manger comme quatre, manger avec les yeux, manger le temps&#8230;les expressions liées à ce mot délicieux sont innombrables dans toutes les langues et anecdotes et dans toutes les cultures. Mais quoi que l&#8217;on dise ou fasse on finit toujours par manger son chapeau. Il faut juste veiller à ne pas mourir avant d&#8217;avoir vécu et faire sienne ce dit de certain auteur : &nbsp;&raquo; Ma vie est une petite recette de cuisine que je suis en train de mettre au point&nbsp;&raquo;*.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><em>*Pascal Quignard, &laquo;&nbsp;La Haine de la Musique&nbsp;&raquo;.<br />
</em><em>Pour contacter Driss Alaoui Mdaghri, voir blog <strong>Idriss.ma<br />
</strong></em><em>mail  : <strong>pianodam@gmail.com</strong></em></p>
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		<title>Chroniques Estivales et néanmoins ramadaniennes Manger  (1) : Du Cru au Cuit Driss Alaoui Mdaghri</title>
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		<pubDate>Fri, 26 Aug 2011 14:12:59 +0000</pubDate>
		<dc:creator>idriss</dc:creator>
				<category><![CDATA[Chroniques estivales]]></category>

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		<description><![CDATA[Article paru dans le journal l&#8217;Economiste du 04/08/2001 &#8230;Poursuivons, aimable lecteur, une entreprise essayée, pour ceux qui ont bonne mémoire et que cela a intéressé, il ya deux ans avec quelques verbes du quotidien comme vivre, rire, voyager&#8230; Aujourd&#8217;hui je vous propose d&#8217;autres verbes : manger, écouter, aimer, jeûner, enseigner, travailler, boire, rêver, créer, diriger, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: right;" align="center"><em>Article paru dans le journal <a href="http://www.leconomiste.com/article/885871-manger-du-cru-au-cuitbrpar-driss-alaoui-mdaghri-professeur-et-ancien-ministre" target="_blank">l&#8217;Economiste</a> du 04/08/2001</em></p>
<p style="text-align: center;" align="center"><em>&#8230;Poursuivons, aimable lecteur, une entreprise essayée, pour ceux qui ont bonne mémoire et que cela a intéressé, il ya deux ans avec quelques verbes du quotidien comme vivre, rire, voyager&#8230; Aujourd&#8217;hui je vous propose d&#8217;autres verbes : manger, écouter, aimer, jeûner, enseigner, travailler, boire, rêver, créer, diriger, avoir, être…Ils feront l’objet de ces chroniques estivales et néanmoins ramadaniennes que l&#8217;allégresse vacancière, la mienne comme celle du lecteur, et la disponibilité ramadanesque nous mettront, avec la gaieté légère du flâneur, comme dirait un de mes amis, sur des sentiers à explorer ou à redécouvrir.</em></p>
<p>Par quel bout commencer ? Question opportune pour ce qui est de manger. Elle l’est tout autant s’agissant d’écriture. Alors commençons par le commencement. Passons sur l&#8217;alimentation du foetus baignant dans un liquide amniotique aux  vertus nourricières indélébiles dont chacune de nos cellules porte à jamais la trace. La lumière du dehors n&#8217;effacera pas dans notre mémoire la douce tiédeur du refuge utérin si elle met un terme, dans le tumulte des jours, à cet état de béatitude originelle. Vient ensuite la tétée qui offre un bon début pour qui veut comprendre le caractère de ses semblables. Observez un instant le comportement des bébés avant, pendant et après la sustentation. Avant, la plupart, si l&#8217;heure fatidique est passée, s&#8217;agitent, crient, pleurent, hurlent, trépignent,  quand la faim les tenaille. Pendant, l&#8217;un se jette sur le sein de sa mère et  suce goulûment  le lait et si n&#8217;était sa petite bouche il avalerait le sein avec; l&#8217;autre savoure nonchalamment chaque goutte du liquide lacté; le troisième  procède par a coups tel un poussin qui picorerait des grains de blé; le quatrième mordille le téton avec entrain et un rien de perversité polymorphe; le cinquième détourne la tête et rejette l&#8217;offrande. Après, le bébé balance entre le sourire béat et la morgue dédaigneuse. Tout le spectre des comportements humains est là donné à contempler et à méditer&#8230;.autant de choses qui, plus tard, ressurgiront dans le vécu de chacun de manière plus ou moins visible, l&#8217;innocence en moins et la force de l&#8217;habitude en plus.</p>
<p><span id="more-105"></span></p>
<h3><strong>Du cru au cuit</strong></h3>
<div id="attachment_106" class="wp-caption alignright" style="width: 194px"><a href="http://idriss.ma/wp-content/uploads/2011/08/saturne.jpg"><img class="size-full wp-image-106" title="Saturne (Cronos chez les Grecs) dévorant l'un de ses enfants, par Goya" src="http://idriss.ma/wp-content/uploads/2011/08/saturne.jpg" alt="Saturne (Cronos chez les Grecs) dévorant l'un de ses enfants, par Goya" width="184" height="334" /></a><p class="wp-caption-text">Saturne (Cronos chez les Grecs) dévorant l&#39;un de ses enfants, par Goya</p></div>
<p>L&#8217;activité masticatoire avaleuse des humains en a inspiré plus d&#8217;un tout au long de l&#8217;histoire de la culture.  Du cru au cuit &#8211; les peuplades qui ne connaissent pas le &laquo;&nbsp;cuit&nbsp;&raquo; n&#8217;ont pas de mot pour le dire et du coup n&#8217;ont pas  non plus de mot pour dire &laquo;&nbsp;cru&nbsp;&raquo;- explique Levy Strauss, les interprétations et anecdotes abondent, des plus saignantes aux plus plaisantes.</p>
<p>La viande crue du semblable fera partie des premiers choix, si je puis dire, l&#8217;anthropophagie n&#8217;ayant probablement fait l&#8217;objet d&#8217;interdit qu&#8217;avec les religions monothéistes. S&#8217;incorporer et l&#8217;énergie et les qualités du corps de l&#8217;ennemi, voire du voisin de caverne ou du parent, n&#8217;a pas toujours été mal vu. La mythologie Grecque en donne une représentation imagée avec le mythe d&#8217;Ouranos et son meurtre  par son fils Cronos (Saturne chez les Romains), l&#8217;un des Titans qu&#8217;il a engendré en s&#8217;accouplant avec Gaia, et qui dévorera ses propres enfants. Comme quoi on ne se méfie jamais assez des plus proches.  A cet égard, le partage du repas (<em>Chrekna Tâam</em>) que le parler courant positive chez nous n&#8217;est pas forcément une protection.</p>
<p>La cuisson, le feu aidant, ne permet pas plus d&#8217;avaler la chose dans ce qu&#8217;elle a de passablement inquiétant sinon pour les papilles des divinités greco &#8211; romaines et des cannibales, du moins pour les mortels consommés après avoir grillé  au feu de bois ou mariné dans une marmite pleine d&#8217;eau bouillante.</p>
<p>Il ne faut pas croire que de nos jours tout danger soit écarté à jamais. Les hommes sont toujours prompts à reprendre leurs mauvaises habitudes dès que le vernis de la  civilisation est écorné comme le décrivent avec force détails certaines oeuvres d&#8217;anticipation qui mettent en scène une terre dévastée par la guerre, les catastrophes naturelles ou&#8230;d&#8217;éventuels envahisseurs extra-terrestres mangeurs d&#8217;hommes.</p>
<h3><strong>Ne pas manger les gens</strong></h3>
<p>Et puis il y a ce que l&#8217;on peut qualifier d&#8217;anthropophagie symbolique dont un dit marocain traduit toute la portée : &nbsp;&raquo; je ne mange pas les gens&nbsp;&raquo; ( au sens où on ne prend pas leurs biens indûment).</p>
<p>Tout cela pourrait couper l&#8217;appétit ! Cela ne ressemblerait pourtant guère à notre espèce. A vrai dire, elle est formatée pour se mettre sous la dent, qu&#8217;elle a vorace et aiguisée, tout ce qui lui tombe sous la main.  Cela va de la cervelle de singe vivant aux brochettes de scorpions grillés, les Cantonnais ayant forgé un proverbe superbement explicite. &laquo;&nbsp;Les Chinois mangent tout ce qui vole sauf les avions, tout ce qui a quatre pieds sauf les tables, tout ce qui nage sauf les sous-marins&nbsp;&raquo;. Ajoutons notre grain de sel : &laquo;&nbsp;&#8230;et tout ce qui rampe sauf les trains et les individus sans dignité&nbsp;&raquo;.</p>
<p>Cervelle de singe, chair de serpent, vers à soie&#8230; Non, ne faites pas cette moue de dégout. Les cuisses de grenouille, les sauterelles grillées et les escargots visqueux ne paraissent pas moins repoussants à certains. Je garde le souvenir d&#8217;une scène vécue chez moi avec des invités anglais à l&#8217;époque où, étudiant, je conviais chez mes parents tous les étrangers que je rencontrais. C&#8217;était au petit déjeuner où des têtes de mouton à l&#8217;étuvée ( Ras Mbakhar) furent servis. Un ami marocain présent  s&#8217;avisa d&#8217;énucléer une tête et d&#8217;offrir l&#8217;oeil ahuri de la brave bête à sa voisine, une anglaise, sur laquelle cette attention délicate eut un effet immédiat : elle tourna de l&#8217;oeil.</p>
<p>Mettons donc les pieds dans le plat &#8211; ce qui n&#8217;est pas qu&#8217;une métaphore puisque les pieds de veau en sont justement un, et délicieux de surcroît -  car on pourrait croire que c&#8217;est le Ramadan qui me fait divaguer ainsi ? Outre le fait que je ne jeûne pas &#8230;pour des raisons qui ne regardent que le ciel, mon médecin et moi, bien manger est une activité que peu de mortels détestent, à titre individuel ou collectif. Ainsi, dans les affaires des nations, cette phrase éclairante de Churchill à la fin de la deuxième guerre mondiale : &laquo;&nbsp;Pour la Russie, c&#8217;est un gros animal qui a eu faim très longtemps. Il n&#8217;est pas possible aujourd&#8217;hui de l&#8217;empêcher de manger, d&#8217;autant plus qu&#8217;il est parvenu au milieu du troupeau des victimes. Mais il s&#8217;agit qu&#8217;il ne mange pas tout&nbsp;&raquo;. Il est vrai que la Russie était alors dirigée par celui que l&#8217;on appelait &laquo;&nbsp;L&#8217;Ogre du Kremlin&nbsp;&raquo;, alias Staline.</p>
<p>Me revient en mémoire, mémoire souvent stimulée par une imagination fantasque et vagabonde, un texte d&#8217;Ibn Batuta*, qui vante les vertus aphrodisiaques de certain fruit mélangé au miel et à d&#8217;autres ingrédients aux Maldives et que l&#8217;abstinence ramadanienne de mes compatriotes et un rien de pudibonderie encore présente me recommande de ne pas citer littéralement. Mais, les curieux pourrant le lire, dans le texte référencié, à la page 222. Rabattons &#8211; nous  sur un autre texte plus innocent du même qui décrit un repas de rupture du jeûne avec le Sultan de Hinaour qui nous permettra de terminer cette chronique de manière moins discutable :</p>
<p>« Une belle esclave enveloppée d’une étoffe de soie, arrive et fait placer devant le prince les marmites contenant les mets. Elle tient une grande cuillere de cuivre, avec laquelle elle puise une cuillerée de riz, qu’elle verse dans le plateau ; elle répand par-dessus du beurre fondu, y met du poivre en grappes confit, du gingembre vert, des limons confits et des mangues. Le convive mange une bouchée, et le fait suivre de quelques portions de ces conserves. Lorsque la cuillère que l’esclave a placée dans le plateau est consommée, elle puise une autre cuillerée de riz, et sert sur une écuelle une poule cuite, avec laquelle on mange encore du riz. Cette seconde portion achevée, elle puise encore dans la marmite et sert une autre espèce de volaille, que l’on mange toujours avec du riz. Quand on a fini d’avaler les différentes espèces de volailles, on apporte diverses sortes de poissons, avec lesquels on prend encore du riz. Après les poissons, on sert des légumes cuits dans le beurre et le laitage, et qui sont mangés aussi avec du riz ».</p>
<p>Après ça ne vous plaignez pas de prendre de la Harira tous les jours pendant le Ramadan Mais la Harira, est une autre histoire que je vous raconterai la prochaine fois.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><span style="color: #808080;"><em>*Ibn Batuta, « Voyages », Editions La Découverte.<br />
</em><em>Pour contacter Driss Alaoui Mdaghri, voir blog <strong>Idriss.ma<br />
</strong></em><em>mail  : <strong>pianodam@gmail.com</strong></em></span></p>
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		<title>Voyager 3 : D’une croisière à l’autre</title>
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		<pubDate>Tue, 29 Sep 2009 11:56:06 +0000</pubDate>
		<dc:creator>idriss</dc:creator>
				<category><![CDATA[Chroniques estivales]]></category>

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		<description><![CDATA[On l’aura constaté, ce sont des expériences  personnelles qui font la substance de ces chroniques estivales. On pardonnera à l’auteur les excès auxquels, parfois, cela conduit à trop parler de soi, mais mon intention est seulement de donner à lire du vécu, chacun en tirant ce qu’il veut comme enseignement pour lui-même. Dans les deux [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>On l’aura constaté, ce sont des expériences  personnelles qui font la substance de ces chroniques estivales. On pardonnera à l’auteur les excès auxquels, parfois, cela conduit à trop parler de soi, mais mon intention est seulement de donner à lire du vécu, chacun en tirant ce qu’il veut comme enseignement pour lui-même.</p>
<p>Dans les deux précédentes chroniques, j’ai relaté des aventures de jeunesse. La « Croisière du Maghreb » et la « Croisière Maghreb Europe  pour la Création d’Entreprise » ont eu lieu des lustres plus tard à un moment où des horizons nouveaux s’ouvraient à mon penchant pour les voyages.</p>
<p><span id="more-79"></span></p>
<p>Quand on parle de croisière on pense d’abord à ces pérégrinations dans des paquebots de luxe où des snobs désoeuvrés promènent, indifférents au reste du monde, qui leur lassitude , qui leur égoïsme. Avec les deux croisières dont il est question ici on est loin du charme désuet des périples que s’offraient les riches d’antan.</p>
<p>Ces deux croisières seront pour des centaines de personnes des moments intenses de mobilisation sociétale, d’esprit d’entreprise et de travail collaboratif. Elles auront, du reste,  un écho non négligeable au Maroc et dans la Région en raison, certes, de la forte médiatisation dont elles ont bénéficié, mais aussi de leur originalité.</p>
<p>La première intervint dans l’enthousiasme des débuts de l’Union du Maghreb Arabe en mars 1989. « La Croisière du Maghreb », ainsi qu’on la désigna, tombait à point nommé pour symboliser le sentiment unitaire. C’est l’association Fès Saïs qui avait pris l’initiative d’organiser cet évènement. J’avais donné un coup de main modeste à la réalisation de ce projet avec d’autant plus d’empressement qu’un an auparavant, nous avions travaillé, au sein de l’Association Marocaine de Gestion (AMG) sur l’idée d’organiser des Assises Nationales du Management, à bord du  «  Marrakech » avec le petit groupe d’amis qui composaient le comité directeur auquel s’était joint Hassan Abouyoub, alors directeur du commerce extérieur.</p>
<p>Quelques mois plus tard, Mohamed Kabbaj, président de Fais Saïs et ministre de l‘équipement me téléphona pour me demander de donner un coup de main à l’organisation de la « Croisière du Maghreb » dans le cadre d’une des commissions préparatoires. J’acceptai volontiers.</p>
<p>Or, le hasard faisant souvent les choses à notre place,  voilà que, quelques jours à peine avant le départ, je suis nommé secrétaire d’Etat aux affaires étrangères chargé de l’Union du Maghreb Arabe et donc invité, à ce titre, avec mes collègues des autres pays membres, à partir en croisière – débuts agréables, mais prémonitoires &#8211; en compagnie de centaines de participants maghrébins.</p>
<p>A la veille de la Croisière, un colloque sur le Maghreb aura lieu à Fès, qui pour n’être pas au bord de la mer n’en était pas moins la ville de toutes les initiatives fondatrices ainsi que se plaisent à  le croire les fassis de souche au grand dam de bien des habitants d’autres cités. On me demanda, du fait de mes nouvelles responsabilités, de faire une conférence introductive à cette occasion. Je terminai en citant le poète arabe : «  Nulle maison ne se construit sans colonne pour la soutenir… » <em>(Al baytou la youbtana la sarata lahou)</em>. J’omis de compléter la citation, évidemment excessive : « Les foules sont anarchiques et ne savent où aller quand des ignorants les gouvernent » <em>( Annassou fawda la sarata lahoum, wala sarata liman jouhhalouhoum sadou)</em>.</p>
<p>Le voyage en train jusqu’à Tanger fut un moment intense. J’étais dans un wagon avec mes collègues, responsables de l’UMA dans les différents pays, à échanger nos impressions tout en faisant plus ample connaissance. Tous les participants au voyage, diplomates, élus nationaux, invités étrangers, cadres d’entreprises, fonctionnaires, artistes et journalistes, étaient portés par le même élan et versaient facilement dans une euphorie débordante. Ces derniers mois avaient paru tellement porteurs d’espoir depuis Zeralda en Algérie, où des commissions sectorielles avaient laissé libre cours à leur créativité, plus que de raison probablement, pour formuler toutes sortes de propositions d’action maghrébine commune, et de Marrakech, où le traité créant l’UMA était signé.  Ainsi sont les hommes de nos contrées aussi prompts à l’enthousiasme et aux embrassades qu’à la discorde et à l’emportement.</p>
<p>A l’embarquement sur « Le Marrakech » à Tanger, l’émotion se lisait sur maints visages. Moulay Ahmed Alaoui, ministre d’Etat, était à son activisme habituel, distribuant une bonne parole par là, une anecdote par ci, boute – en – train omniprésent et infatigable. Musique, lecture de poèmes,  discussions et jeux occupaient le temps des uns et des autres à l’exception de quelques malheureux, sujets au mal de mer, qui devaient broyer du noir en se demandant ce qu’ils étaient venus faire sur cette galère.</p>
<p>Après Oran où l’accueil fut chaleureux au  possible, l’entrée au port d’Alger fut triomphale. Tandis que des dizaines de bateaux en rade faisaient retentir leurs sirènes, des mouettes fantasques dansaient au-dessus de nos têtes et l’odeur iodée de la mer enivrait nos sens. Alger la blanche, accrochée au flanc de l’un des plus beaux sites de la méditerranée, semblait sourire. Ce fut un de ces  moments privilégié que l’on aimerait voire durer une éternité.</p>
<p>Tunis, plus sobre, et Tripoli, plus exubérante, avec un sacrifice de moutons à l’arrivée au port haute en couleurs, ne furent pas en reste. Partout, à terre, les mêmes professions de foi, le même enthousiasme.</p>
<p>Après le retour au Maroc, je conduisis* une délégation d’une cinquantaine de membres par avion à Nouakchott, afin de compléter le tour éphémère d’une éphémère Union. Démarrée les pieds sur terre, la Croisière se terminait dans les nuages. A moins que ce ne soit l’inverse qu’il faille dire.</p>
<p>Pourquoi ce désir de Maghreb ? Loin des fantasmes unitaires chers à certains, ce qui fonde le Maghreb me paraît, en dépit de toutes les déconvenues, de l’ordre du nécessaire.</p>
<p>Coopérer. Opérer ensemble. Agir de concert. Atteindre une taille critique suffisante pour peser davantage et obtenir davantage dans les négociations avec les tiers. Faire des économies d’échelle. Les arguments ne manquent pas. Mais il faut vraiment le vouloir. Le regretté Michel Jobert, incisif comme à son habitude, donnera un titre pertinent à un de ses ouvrages : « Le Maghreb à l’Ombre de ses Mains ».*</p>
<p>De plus, je crois ce désir de Maghreb à même de faire advenir plus vite une certaine forme de démocratie ou, à tout le moins, d’introduire de meilleures pratiques de gouvernance, les uns contrôlant les autres en attendant que les gouvernés  exercent, dans chaque pays, pleinement leurs droits. Encore faut – il pour cela, que la société civile serve d’aiguillon aux acteurs politiques, car, comme l’écrit Feu Abdelkébir Khatibi, un ami de longue date que je n’ai pas assez vu :  <em>« Le Maghreb appartient aussi bien aux décisions politiques qu’à la société civile »</em>. Il ajoutera, pénétrant :  <em>« C’est là le rôle de l’intellectuel qui veille, avec ses moyens, sur les forces irrationnelles qui guident l’histoire…la pensée exacte est aussi un acte doué de capacités stratégiques ».</em>*</p>
<p>Deux types de discours prévalent, aujourd’hui comme hier. Le premier est celui de l’enthousiasme délirant des naïfs de tous bords qui sont, en permanence, dans la rhétorique de l’unité, tantôt arabe, tantôt islamique, tantôt africaine, tantôt maghrébine. Le second est celui des sceptiques invétérés pour qui le Maghreb est un discours de politiciens manipulateurs ou, au mieux, un rêve d’intellectuel détaché de la réalité. Pour moi, qui ne suis ni de ceux &#8211; ci ni ceux &#8211; là, la construction du Maghreb est une question de bon sens, qui suppose de l’engagement et du volontarisme parce qu’il faut être aveugle pour ne pas s’apercevoir que notre intérêt commun est dans la coopération la plus étroite possible.</p>
<p>A peine deux ans plus tard, la « Croisière Maghreb Europe pour la Création d’Entreprise » offrira à des centaines de jeunes porteurs  de projets, marocains pour la plupart avec quelques maghrébins et européens en sus, l’occasion  d’un autre voyage exceptionnel. Cette croisière était en soi une parfaite illustration de l’esprit d’entreprise. Pendant plusieurs mois les conditions de son succès ont été soigneusement mises en place à travers des ateliers de formation, à l’ISCAE notamment, pour les jeunes sélectionnés ainsi qu’à travers des dizaines de réunions du comité d’organisation. A bord, un encadrement de qualifié par des formateurs et des experts dans les différents domaines liés à la création d’entreprise et par des responsables appartenant aux corps concernés ont eu tout loisir, durant les dix jours de croisière, de finaliser avec les créateurs embarqués leurs projets et leurs business plans. Je crois bien qu’il s’agit de l’opération la plus concentrée et la plus productive qui ait été organisée au Maroc en la matière.</p>
<p>Décrire l’enthousiasme de tous ceux qui ont œuvré à faire advenir cette croisière et l’ambiance qui régnait sur le bateau ne rendrait pas tout à fait compte de l’intensité des émotions que l’évènement a provoquées chez tous les protagonistes. Il faut dire que le chemin a été ponctué de difficultés, d’interrogations et de doutes qu’il a fallu gérer. Or, il n’ y a  rien de tel que  les difficultés, les interrogations et les doutes pour faire fonctionner à plein régime l’adrénaline et les méninges*.</p>
<p>Parmi les principales difficultés, deux  ressortaient à  l’évidence : comment financer l’opération sachant qu’il n’était pas question de demander aux jeunes entrepreneurs, près de trois cents cinquante, de payer leur participation au voyage et que le seul montant de location du bateau revenait à plus de cinq millions de dirhams ? Rien n’était bouclé avant la sélection des jeunes et du lancement officiel du projet. Souvent d’ailleurs, dans de nombreuses situations de la vie courante, on n’a guère d’assurance quant au devenir de nos entreprises. Il faut nécessairement prendre des risques si on veut réaliser quelque chose, y compris des risques pour soi-même en termes de crédibilité et de carrière, à moins d’opter pour un comportement d’attente délicieusement confortable et souverainement bureaucratique. La mobilisation de nombreuses personnes a permis, au bout du compte, de  trouver les financements nécessaires, la position que j’occupais alors, en tant que ministre de l’Energie et des Mines, ayant facilité quelque peu l’engagement de certaines entreprises qu’on ne saurait saluer assez pour leur perspicacité entrepreneuriale, à moins que ce ne soit une perspicacité relationnelle non moins digne d’être saluée. Le budget de l’ordre de huit millions de dirhams fut bouclé et dégagea même un léger bénéfice qui permettra à l’AMG de louer un bureau permanent pour quelque temps. Les comptes, une première alors pour une association marocaine de ce type, seront audités par un cabinet spécialisé dans les audits comptables.</p>
<p>La deuxième difficulté relevait de la nécessité de définir un concept susceptible de déboucher sur des créations concrètes d’entreprises. Les discours sur la création d’entreprise reviennent la plupart du temps à se payer de mots sans engagement concret. Or, une vérité banale est que les entreprises sont la source de la production de la richesse et des emplois partout dans le monde, qu’il faut encourager leur création et leur développement, mais davantage encore agir efficacement pour en favoriser la multiplication. C’est pour cette raison que pendant presque une année des ateliers de création ont été organisés avec le concours de quelques institutions de formation. Ont embarqué sur le bateau principalement ceux dont les projets ont été estimés assez mûrs pour justifier leur sélection. A bord, du reste, le travail s’est poursuivi avec des échanges encadrés par des experts et lors des trois escales à Barcelone, Marseille et Gênes, des rencontres de partenariat et d’affaires ont été organisées en rapport avec les chambres de commerce et d’industrie locales. Le résultat se révèlera riche en retombées de tous ordres.</p>
<p>Des  expositions de peinture, des soirées musicales, des conférences, des débats et des échanges incessants ont eu lieu pendant les dix jours qu’a duré le périple.</p>
<p>En plus des entreprises qui furent initiées, des associations, dont une association  de femmes entrepreneurs, furent lancées, des rencontres se sont tenues, des amitiés sont nées, des solidarités sont apparues et des  interrogations sur soi et sur les autres ont émergé qui ont donné à la Croisière ce supplément d’âme sans lequel ce que l’on appelle «  le business »  n’a aucun sens.</p>
<p>Il m’arrive, encore aujourd’hui, de rencontrer, avec une joie non feinte, quelque entrepreneur qui me dit, les yeux brillants, avoir été de ce voyage.</p>
<p>Je garde en mémoire une image qui restera, pour moi, à jamais associée à la « Croisière Maghreb Europe pour la Création d’entreprise » : celle de cette vaste salle, de la chambre de commerce je crois, en bord de mer à Barcelone, où des centaines de jeunes discutaient avec une foule d’hommes d’affaires espagnols invités à les rencontrer pour explorer des partenariats potentiels. Je me trouvais avec quelques amis sur un balconnet surplombant la salle. De voir tout ce monde affairé, d’entendre le brouhaha qui accompagnait leurs conciliabules et de sentir, comme à Alger, l’odeur iodée de la mer, à cet instant précis il m’a semblé, alors que j’avais la gorge nouée d’émotion, que le temps s’arrêtait.</p>
<p>Ma conviction est de toujours que dans ce pays qui est le nôtre, nous sommes, en coopérant ensemble, en mesure d’entreprendre de belles choses pour peu que nous cessions de laisser brider notre imagination, notre créativité et notre capacité à voyager avec les autres. Ne sommes – nous pas, au figuré et au propre, sur le même bateau ?</p>
<p><em> </em></p>
<p><em>* Je présidais alors le Comité de Suivi de l’UMA ;</em></p>
<p><em>* Michel Jobert, « Maghreb à l’Ombre de ses Mains » , Albin Michel, 1985 ; </em></p>
<p><em>* Abdelkébir Khatibi, « Penser le Maghreb », SMER, 1993 ;</em></p>
<p>* <em>Fadel Drissi, Aziz Guernaout trop tôt disparu, Brahim Maghrabi, Mustafa El Baze, Rachid Mrabet, Hamid Bousta, Mustafa Melsa, Mohamed Sebti, Abderrahman Ouardane, Zineb Fassi Fihri, Youssef Amrani et quelques autres se dépenseront  sans compter pour cette entreprise.</em></p>
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		<title>Voyager 2</title>
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		<pubDate>Tue, 29 Sep 2009 11:50:16 +0000</pubDate>
		<dc:creator>idriss</dc:creator>
				<category><![CDATA[Chroniques estivales]]></category>

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		<description><![CDATA[« Les Anglais, dit-on, envoyèrent un jour une ambassade à Mahomet pour s’enquérir de ses doctrines et pour le prier de confier leur conversion à Khaled-Ben-Walid ; mais les envoyés arrivèrent trop tard : l’âme de Mahomet s’était envolée vers le paradis. Ce trépas empêcha les Anglais d’abandonner leur religion ; ils ne manquèrent pourtant pas d’en exprimer leurs [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p align="right"><em>« Les Anglais, dit-on, envoyèrent un jour une ambassade à Mahomet pour s’enquérir de ses doctrines et pour le prier de confier leur conversion à Khaled-Ben-Walid ; mais les envoyés arrivèrent trop tard : l’âme de Mahomet s’était envolée vers le paradis. Ce trépas empêcha les Anglais d’abandonner leur religion ; ils ne manquèrent pourtant pas d’en exprimer leurs regrets. Voilà pourquoi les musulmans de la Barbarie  et de plusieurs autres régions prétendent que de tous les « peuples du Livre », les Anglais sont les mieux disposés envers eux ».</em></p>
<p align="right">Richard F. Burton<br />
« Voyage à la Mecque » ( 1853)*</p>
<p>Des voyages, j’en ai fait d’innombrables. Il en est de trois sortes. Les premiers, à l’instar de cet été en Angleterre dont j’ai fait le compte rendu partiel dans ma précédente chronique, sont toujours pleins d’enseignements et de surprises. Les seconds sont virtuels, mais peuvent se révéler aussi éducatifs et plaisants que les précédents. Les derniers, les voyages intérieurs, peuvent aider à découvrir de grandes richesses, à abreuver notre âme et à féconder positivement notre personnalité.</p>
<p>Poursuivons donc nos pérégrinations dans l’espace et dans le temps avant d’investir ces deux derniers horizons*.</p>
<p><span id="more-75"></span></p>
<p>De cet été en Angleterre, je garde vivace dans ma mémoire la rencontre avec un entrepreneur anglais qui, après l’expérience des chantiers de jeunes, nous offrit, à mes deux compagnons et à moi-même, un travail et un gîte ainsi que l’opportunité de revenir dans les meilleures conditions au Maroc alors que je n’avais pas acheté de billet de retour.</p>
<p>Alex Cooper, qui était entrepreneur de travaux publics, était installé avec sa femme dans le comté du Lincolnshire au nord du pays à côté de la petite ville industrielle de Scunthorpe, non loin de Lincoln. Les Cooper n’avaient pas d’enfants, ce qui explique sans doute le fait qu’Alex ait eu de la sympathie pour nous. L’accueil de sa femme Lilian fut, par contre, relativement circonspect au début, se demandant probablement quelle mouche encore avait piqué son mari. Elle ne protesta pas, toutefois et finit par nous trouver quelques qualités. Nous voilà donc munis de pelles et de pioches en train de creuser tranquillement les fondations de la maison qu’Alex  projetait de bâtir  à côté de la sienne. Très tranquillement, Pas de hâte. Beaucoup de poses, la pluie venant souvent à notre rescousse. Les journées étaient entrecoupées de moments savoureux. Un jour, alors que nous étions en train de creuser, un chien vint nous narguer. C’était un petit roquet parfaitement insupportable. Il n’arrêtait pas d’aboyer comme pour nous inciter à redoubler d’efforts. Mustafa trouvera un subterfuge d’une efficacité redoutable pour le chasser. Il n’était pas question de lui faire du mal, la dernière chose à faire avec les chiens au pays des British. Il déposa sa pioche sur le sol et le regarda droit dans l’iris avant de pointer ses deux index à hauteur des yeux de   l’infatigable aboyeur en les remuant de haut en bas. Au bout d’une minute de ce manège, le chien prit la fuite sans demander son reste et ne revint plus, nous laissant mener notre affaire à notre rythme. Mon cousin venait ainsi de mettre au point une méthode imparable contre les chiens aboyeurs, méthode que l’on peut utilement tester  sur d’autres espèces aux manières de chien. Ô délices des facéties d’étudiants et insouciance des jeunes !</p>
<p>Une autre fois, après quelques cours de conduite automobile que notre hôte nous donna gracieusement, nous avons emprunté une Austin qu’il possédait pour faire un tour à Winterton, le village voisin. La voiture cala en plein rond point refusant obstinément de bouger en dépit de nos menaces et supplications. Il fallut nous résoudre à la pousser pour rejoindre la maison. C’est comme cela que j’ai d’abord appris à traiter avec les sujets récalcitrants, en les poussant,  et à rouler à gauche, c&#8217;est-à-dire du bon côté  de la route selon les anglais.</p>
<p>Nous sommes vite devenus des curiosités, puis des « célébrités » dans les environs. Le journal local publia même un article agrémenté d’une photo en première page sur les circonstances de notre rencontre avec les Cooper.</p>
<p>Alex nous avait présenté un grand nombre de ses connaissances habitant dans la région, notamment Ida, une belle italienne, mariée à un anglais. Elle se prit d’affection pour nous et c’est un peu grâce à elle que la suite des évènements se révéla particulièrement heureuse de notre point de vue. Les Cooper, Ida et son mari, Veronica, une jeune anglaise, qu’Alex connaissait, et  une de leurs relations, femme d’âge mûr dont la fille, une adolescente, était dotée d’une vivacité et d’une intelligence exceptionnelles, avaient programmé de se rendre en voiture dans la Riviera italienne, du côté de Gênes, pour leurs vacances. Ida nous proposa de les accompagner. Elle ajouta, qu’elle connaissait du monde dans les milieux du cinéma en Italie et qu’elle nous présenterait à quelques metteurs en scène. Peut être parce qu’elle trouvait à Mostafa ou à moi un air vaguement exotique à l’instar de la maman d’un autre ami italien, Rory Francese, qui m’affubla, des années plus tard, du surnom de <em>« Fils du Cheikh ».</em></p>
<p>C’est là qu’une idée traversa mon esprit fertile en trouvailles de toutes sortes. D’aucuns parleraient, amicaux, de mon sens de l’improvisation, et d’autres, qui le seraient moins, de mon opportunisme. Les uns et les autres seraient à côté de la plaque. Je suis, depuis toujours, enclin, moitié par tempérament, moitié par choix, à essayer de concilier  des intérêts divergents dans la forme, mais convergents dans le fond, comme c’est souvent le cas dans les affaires des hommes. Il y faut un certain sens de l’improvisation autant que de l’opportunité. Il y faut surtout le désir de construire et de créer du lien. C’est en anglais que j’ai appris, assez tôt je crois,  l’expression « Win/Win ».</p>
<p>Après quatre semaines passées chez les Cooper, je proposai à nos amis de venir au Maroc pour leurs vacances plutôt que d’aller en Italie qu’ils connaissaient déjà, ajoutant qu’ils seraient tous invités dans nos familles. Ils acceptèrent avec un plaisir non dissimulé. C’est ainsi qu’un jour de cet été mémorable, tôt le matin, une petite caravane composée du coupé d’Alex, une Lancia Facel Véga blanche, d’une Austin et d’une Volkswagon station wagon, prit le chemin du Maroc, réglant du même coup la question du billet de retour.</p>
<p>Dès que Tanger fut en vue, notre excitation grandit. Débarquer sur notre sol était pour ces natifs de l’Angleterre profonde une première. Tanger était, à leurs yeux, un mythe, le Maroc un désert saharien et l’Afrique une autre planète.</p>
<p>Les parents de Touria nous reçurent avec du lait et des dattes. Ce fut ensuite Rabat. Mes parents réservèrent à nos amis un accueil inoubliable. Mon père, comme à son habitude, partit dans de grands éclats de rire et des discussions que je traduisais de plus ou moins bon gré avec un Alex déjà sous le charme d’un pays où les étrangers sont parfois reçus royalement.</p>
<p>La visite à Meknès et le séjour chez les parents de Mustafa furent également des moments hauts en couleur avec les visites de Volubilis, et de la vallée heureuse. Mon père nous emmena à Fès, Ifrane et, Imouzzer où il mit une maison que nous possédions à leur disposition. De surprise en surprise, nos anglais découvriront un  pays multiple et passionnant, un pays où chaque lieu visité, parlait d’une histoire millénaire et d’une culture enracinée. J’ai toujours été fier de montrer ce coin de terre où je suis né à mes amis étrangers, non par un quelconque chauvinisme, mais parce que tout ce qui y vit, tout  ce qui s’y passe me parle en des termes qui me font l’aimer en dépit des travers que l’on y rencontre et des misères que l’on y côtoie. Et chaque fois que je l’ai fait, j’ai découvert tant de choses et appris à l’aimer davantage. Est-ce à dire qu’il est si singulier qu’aucun autre pays ne tiendrait la comparaison avec lui ? Ce n’est pas ce que je veux dire. Mais, ainsi je m’emploie à être : là où je suis j’aime et j’aime là où je vis. <em>« L’âpre pays qui ne nourrit que des chèvres m’est plus agréable que ceux où on élève des chevaux »</em> souligne Chateaubriand reprenant le mot qu’Homère met dans la bouche de <em>Télémaque</em>. Avec le temps j’ai, de même, mieux compris le propos du poète, négligé à l’époque où j’étais élève au Lycée Moulay Hassan à Casablanca, qui chante la douceur Angevine  de sa contrée :</p>
<p style="text-align: center;">
<p style="text-align: center;"><em>«  Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage</em></p>
<p style="text-align: center;"><em>Ou comme cestuy &#8211; là qui conquit la toison</em></p>
<p style="text-align: center;"><em>Et puis est retourné, plein d’usage et raison,</em></p>
<p style="text-align: center;"><em>Vivre entre ses parents le reste de son âge ! ». </em></p>
<p>Nous n’étions pas au bout des surprises liées à notre expédition anglaise et au séjour de nos amis au Maroc. De retour en Angleterre, Alex et sa femme racontèrent toute l’histoire à des journalistes. Je n’en savais rien jusqu’au jour où, rentrant de mes cours à la  Faculté à Rabat, je reçus un appel téléphonique du <em>« Sunday Express ».</em> Le journaliste en bout de lignes me demanda de confirmer l’histoire et de répondre à quelques questions. C’était ma première interview à un journal, britannique de surcroît. Ainsi mon histoire avec la communication et ma carrière dans ce domaine commençaient sous des auspices singuliers. Le quotidien publiera un article sous le titre de «  Free trip to Morocco for couple. Car lift earns”: <em>« From his home in Rabat, Driss, a judge’s son, said yesterday : “ We seemed very poor when we met Mr and Mrs Cooper because our fathers wanted us to gain experience and gave us very little money. But we found the cost of living higher than we expected…”.</em></p>
<p>Le titre du journal était à la hauteur de la réputation habituelle de la presse populaire britannique : racoleur au possible. Mais les Cooper avaient tellement magnifié leur séjour au Maroc, une fois de retour en Angleterre, que le journal y trouva matière à relater.</p>
<p>Voilà donc l’histoire de ce périple qui, faute de se conclure par une expérience cinématographique en Italie, me permit d’entamer une carrière non dénuée d’intérêt dans la communication.</p>
<p>Depuis cette époque, j’ai eu la chance d’effectuer bien des voyages à travers le monde. Chaque fois cela a été l’occasion de rencontres et d’expériences étonnantes qui ont ouvert de vastes espaces à mon désir d’entreprendre. Quand j’essaye de comprendre pourquoi il en a été ainsi, je pense d’abord à ma bonne étoile, sachant qu’il y a toujours une bonne étoile pour chacun pourvu qu’il se rende compte de sa présence et sache apprécier, y compris dans l’adversité, les bienfaits que le ciel, dans sa bonté, lui accorde. Je crois également que la disponibilité et l’ouverture aux autres nourries par l’éducation que l’on reçoit et les lectures que l’on fait,  sont des ingrédients utiles dans le processus d’apprentissage de la vie. La vie, un chemin au long cours quelle qu’en soit la durée, jamais terminé jusqu’au dernier souffle, gros de millions de possibles.</p>
<p><em>* Richard Francis Burton, « Voyage à la Mecque », Payot, 2007.  Burton  (1821-1890), orientaliste, soldat, poète et archéologue,  est un aventurier anglais qui entreprit un voyage clandestin à la Mecque et à Médine  en 1853. La clandestinité pour voyager, face aux interdits,  ne date pas d’aujourd’hui ;</em></p>
<p><em>* Dans les deux ou trois prochaines chroniques, je me propose, en particulier, de relater deux périples, « La Croisière du Maghreb » et « La Croisière Maghreb Europe », à l’organisation desquelles j’ai apporté une modeste contribution et qui ont été des évènements forts pour d’assez nombreuses personnes. Ensuite, il sera question de littérature de voyage, puis de voyage intérieur.</em></p>
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		<title>Voyager 1</title>
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		<pubDate>Thu, 20 Aug 2009 00:37:05 +0000</pubDate>
		<dc:creator>idriss</dc:creator>
				<category><![CDATA[Chroniques estivales]]></category>

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		<description><![CDATA[« Pas un Anglais, sur cent, n’ose être soi-même ; pas un Italien, sur dix ne conçoit qu’on puisse être autrement. L’Anglais n’est ému qu’une fois par mois. L’Italien trois fois par jour » Stendhal Il fallait que j’aille vérifier par moi-même. Voyager. C’est d’abord au voyage le plus lointain que je pense. Au plus loin possible, c’est-à-dire [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p align="right"><em>« Pas un Anglais, sur cent, n’ose être soi-même ; pas un Italien, sur dix ne conçoit qu’on puisse être autrement.<br />
L’Anglais n’est ému qu’une fois par mois. L’Italien trois fois par jour »</em></p>
<p align="right"><em>Stendhal</em></p>
<p align="right">Il fallait que j’aille vérifier par moi-même.</p>
<p>Voyager. C’est d’abord au voyage le plus lointain que je pense. Au plus loin possible, c’est-à-dire dans l’espace infini tel le capitaine Pickard dans son vaisseau « <em>Enterprise </em>». Au-delà des frontières traditionnelles. Voilà qui serait à mon goût. Non pour fuir la réalité qui ne m’incommode guère, mais pour <em>« traverser l’espace afin d’atteindre d’autres mondes ». </em>Cela<em> </em>seul est de nature à étancher ma soif de connaître. Et puis, rencontrer ces extra-terrestres qui sillonnent les galaxies à la recherche d’autres extra &#8211; quelque chose, si semblables et si différents, quelle aventure extraordinaire ce serait. Je ne peux, en effet, me résoudre à accepter l’idée qu’il n’y a pas d’autres êtres dans le vaste univers avec ses centaines de milliards de galaxies et leurs centaines de milliards d’étoiles chacune.</p>
<p><span id="more-60"></span>Le propos passablement sarcastique de Clifford D. Simak m’enchante quand il écrit à propos des voyages dans l’espace : <em>« Cette idée a le plus souvent été tenue pour une fantaisie, fort à sa place dans une légende, mais il n’empêche qu’elle a fait l’objet d’études approfondies. La majorité de ces études a confirmé l’opinion que c’est là une entreprise impossible. Il faudrait admettre, pour que pareil voyage fût réalisable, que les étoiles que nous voyons la nuit sont de vastes mondes situés à de grandes distances du nôtre. Et nul n’ignore, bien entendu, que les étoiles ne sont que des lumières accrochées au ciel et dont la plupart sont très près de nous »*.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p>En attendant, pour ma part, je me contente de voyager dans notre bonne vieille terre et d’aller décrocher, de temps à autre,  une étoile dans le ciel.</p>
<p><em>« Les voyages forment la jeunesse », </em>dit -on. Je le sais ayant, très tôt, pris goût aux voyages. Ils ne sont pas moins utiles quand, ayant vécu, ils vous permettent de porter un autre regard sur les choses, de les voir autrement et de les redécouvrir. Vos yeux se posent sur des lieux, sur des monuments et sur des gens auxquels, auprès desquels, sauf cas rare, vous passez sans prêter grande attention.</p>
<p>Certaines personnes sont douées pour l’indifférence, tout occupées qu’elles sont à quelque vétille qui serait parfaitement légitime si elle laissait une place à la joie d’explorer et de découvrir.  Cela ne les empêche pas de visiter un lieu au pas de charge se remplissant les yeux de clichés qui permettront de déclarer sans ciller : <em>« </em><em>Je connais !»</em></p>
<p><em> </em></p>
<p>Mais pour connaître, il faut s’arrêter, s’appesantir, regarder avec amour et intérêt, essayer de deviner derrière les visages et les comportements l’âme des gens et derrière les pierres, les édifices et les ruines ce que devait être la vie des êtres qui les ont bâtis. Pour connaître, il faut penser aux efforts d’imagination créatrice, de travail méticuleux, de joie et de souffrance qui ont permis que ces objets du génie humain soient là, témoignant de ce qui fut un temps destiné à l’usage de vivants en chair et en os, aujourd’hui disparus, et que  les touristes et les fonctionnaires du culte ou de la culture arpentent à longueur de journée. Pour connaître, il faut, paradoxe, l’un ou l’autre états opposés : la solitude ou l’amour ( ou l’amitié). La solitude qui vous laisse le temps de demeurer là où vous le souhaitez aussi longtemps que cela vous est nécessaire pour vous imbiber de ce qui s’offre à votre regard et à votre esprit. L’amour qui vous fait découvrir la beauté du moindre détail et la jouissance du partage.</p>
<p>Pour voyager, disons &#8211; le d’emblée, il n’est nul besoin d’aller très loin. Dans votre ville, votre région ou votre pays, il y a mille merveilles à admirer et mille expériences à vivre. Le poète, hédoniste et un rien inconstant ne dit-il pas  en arabe : « <em>Voyages, tu trouveras qui peut remplacer avantageusement ce que tu laisses ; la vraie jouissance est dans le voyage </em>» <em>(Safir tajid Îiwadan âan man toufarikouhou. Inna ladhata laïchi fissafari ).</em> Alors, si vous en avez le loisir, poussez au-delà des frontières pour peu que la bêtise perverse des donneurs de visas, qui a remplacé efficacement celle des délivreurs de passeports, ne vous décourage pas.</p>
<h3>Un été en Angleterre</h3>
<p>A l’époque de mes études à Rabat dans les années soixante, les visas pour l’Europe étaient inconnus et la langue anglaise m’attirait, ce qui était une bonne raison pour former le projet d’aller passer les vacances d’été dans le pays de Shakespeare.</p>
<p>Je demandai au British Council, qui se trouvait avenue Moulay Youssef à cette époque, des informations sur les séjours dans des chantiers de jeunes. On me remit quelques adresses auxquelles je me dépêchai d’écrire. Les réponses ne tardèrent pas à me parvenir d’un camp, « <em>Cliff Farm</em> », au Yorkshire et d’un autre au Cambridgeshire. Je proposai à un cousin, Mustafa, et à une amie tangéroise, Touria, de m’accompagner. Nous décidâmes de nous inscrire dans les deux camps successivement de manière à séjourner près de deux mois en Angleterre.</p>
<p>Je fis part à mon père de ce projet. Il m’encouragea et me remit de quoi payer mon billet de train et un peu d’argent de poche.</p>
<p>J’achetai un billet aller simple – Ô insouciance de la jeunesse ! – en me disant qu’en Angleterre, dans les chantiers de jeunes, j’allais gagner de quoi retourner au Maroc*.</p>
<p>Le jour J, c’est le départ pour Gibraltar, première étape « britannique » d’où nous avons rejoint Algésiras pour embarquer à bord du Talgo, le train pour Madrid, puis de là à Irun à la frontière franco-espagnole, avant d’aller à Calais.</p>
<p>A Douvres, où nous avons débarqué, accompagnés par des centaines de mouettes, la première surprise qui nous attendait était la longueur de la journée. A onze heures du soir il faisait encore jour.</p>
<p>Après, nous séjournâmes à Londres, le temps de découvrir les parcs merveilleux de cette ville qui n’était pas encore, bien qu’assez cosmopolite, la ville multiraciale qu’elle est devenue depuis. De longues années plus tard, au milieu des années deux mille, en pensant à  ces grands parcs très fréquentés par tous les temps où badauds, couples et familles viennent piqueniquer sur le gazon, je suggérai dans un article de faire des trois cent soixante hectares de l’ancien aéroport d’Anfa, le grand parc dont Casablanca a un besoin vital, à  l’instar de « <em>Central Park</em> » à New York*.</p>
<p>Hyde Park est le plus grand des huit parcs royaux de Londres. Il a les faveurs des gens en raison de Serpentine Lake, une vaste étendue  d’eau qui coule en son milieu ou se baignent, indifférents, les canards et où se déroulent des régates par beau temps. La  Serpentine sépare Hyde Park de Kensington Gardens, un autre immense parc. Les deux font plus de deux kilomètres carrés.</p>
<p>A  Hyde Parc Corner, appelé aussi Speaker’s Corner, le spectacle des orateurs qui s’autorisent d’eux-mêmes pour faire des discours sur toutes sortes de sujets était proprement fascinant. Une scène m’a marqué. Un orateur juché sur une chaise pérorait depuis un moment alors qu’un homme unijambiste debout en face de lui ponctuait chaque phrase d’un tonitruant <em>« </em><em>It’s not true ! » </em>Au bout de la cinquième dénégation, l’orateur, excédé, descendit de sa chaise et la plia avant de partir en pestant.</p>
<p>Beau pays me dis-je, où le premier venu peut prendre la parole en public et s’exprimer librement sur les tares du gouvernement, dire ce qu’il pense de tout et de tous sans craindre pour lui-même. Etre contredit sur place par l’un ou l’autre et n’y trouver rien à redire. Parler de l’élevage des escargots, de la chasse aux papillons ou de la culture des vers à soie sans être l’objet de la moquerie des gens. C’est ainsi que m’apparaissait ce pays qui était le premier pays étranger où il m’a été donné de séjourner quelque temps et qui avait eu le bon goût d’inventer, dès le XIII ème siècle, la  « <em>Magna Carta » </em>, ce texte fondateur, l’ « <em>Habeas Corpus » et </em>le contrôle du pouvoir.</p>
<p>Humer l’air que d’autres respirent, goûter la saveur tellement différente des « <em>fish and ships</em> », très en vogue à l’époque, les Fast Food n’étant pas encore très répandus, fouler l’herbe si fine des parcs verdoyants, marcher le long des routes de la campagne britannique si propre et si joliment découpée, parler cette langue qui n’était pas mienne, mais qui sonnait si bien à mon oreille et découvrir chaque jour un pan complet de choses nouvelles : le plaisir était garanti.</p>
<p>Le train de British Railways emprunté à Victoria Station nous conduisit vers un petit village du Yorkshire à côte duquel se trouvait notre camp.</p>
<p>« <em>Cliff Farm</em> » était une de ces fermes anglaises, classées comme chantier de jeunes, qui faisaient appel à des étudiants étrangers, travailleurs saisonniers bon marché, pour le ramassage ou la cueillette de légumes et de fruits, la main d’œuvre locale coûtant cher. Pour les étudiants, l’opportunité était exceptionnelle de pratiquer leur anglais tout en gagnant un peu d’argent. C’était des sommes modiques, mais suffisantes pour subsister d’autant que le logement était assuré. Logement dans des dortoirs au confort approximatif, mais qui a cure de confort quand il est étudiant, jeune et prêt à vivre toutes les expériences qui se présentent. Beaucoup de français parmi ces jeunes, qui étaient là autant pour apprendre la langue que pour faire connaissance avec les petites anglaises. Mais, il y avait de nombreuses autres nationalités.</p>
<p>Notre travail aux champs consistait à remplir de fèves des sacs en jute. Nous étions payés à la pièce, un ou deux shilling le sac.  Il y avait un groupe de jeunes turcs qui travaillaient comme des damnés et arrivaient à des niveaux de production deux à trois fois supérieurs à ceux des autres jeunes, plus de vingt sacs par jour. Ils bénéficiaient de ce fait d’une côte assurée auprès des  responsables de l’exploitation. Il est vrai que nous avions plus tendance à nous amuser qu’à travailler d’arrache-pied. Un jour, le « Warden » me trouva étendu sur le sol, une fleur dans la bouche, rêvant probablement à un monde d’où le travail serait banni pendant que mes compagnons trimaient durement. Il me tança. L’effet de ce savon, outre les noms d’oiseaux qu’il me permit d’apprendre en anglais, me réconcilia avec la valeur du travail, ce qui se révéla utile, par la suite, dans ma vie.</p>
<p>Pour qui n’a jamais pratiqué le ramassage à la main des pommes de terre, il est difficile de saisir la dureté du métier de ramasseur de patate. En effet, une surface de plusieurs mètres carrés était affectée à chacun d’entre nous. Un tracteur traînant derrière lui un énorme râteau servait à retourner la terre passant et repassant à une cadence régulière et rapprochée. C’était étudié pour qu’il n’y ait aucun instant de répit. A la fin de la journée, complètement terrassés, nous avions le dos brisé.</p>
<p>Les semaines suivantes furent également fertiles en aventures de toutes sortes que je relate par ailleurs*. Aujourd’hui encore, quarante ans plus tard, je ne peux penser sans une certaine nostalgie à cet été passé en Angleterre.</p>
<p>Ce périple fut pour moi, de surcroît, un périple initiatique qui m’aida grandement à me construire en fonction d’autres horizons que les horizons nationaux ou de ceux de l’Hexagone par lequel tant de nos intellectuels francophones sont subjugués, et avec lequel ils ont rarement soldé leurs contentieux identitaires. Le parisianisme de certains m’a toujours paru risible. Cela, pourtant, ne m’a jamais empêché d’apprécier l’extraordinaire richesse de la culture française et sa diversité. Pas plus que cela ne m’a détourné de mes racines arabo-islamo-berbéro-marocaines. En fait, tout enfermement comme tout déni identitaire me semble suspect au plus haut point.</p>
<p>Nombreux probablement sont ceux qui ont fait des  expériences similaires  en choisissant une destination à leur goût, y compris chez eux, susceptible de leur apprendre quelque chose sur le vaste monde, sur les autres et sur eux &#8211; mêmes. Quand on a la volonté ou la chance d’en tirer des leçons pour la conduite de soi-même dans les méandres de la vie, on peut estimer que le destin a été généreux.</p>
<p><em>* « Star Trek, The Next Generation », série télévisée ; </em></p>
<p><em>*</em> <em>Clifford D. Simak,</em> <em>« Demain les Chiens » ; </em></p>
<p><em>* L’histoire surprenante du billet retour au Maroc sera racontée dans une prochaine chronique :  «  Voyager 2 »</em></p>
<p><em>* « Central Park à Casablanca »,  in « Tel Quel », n° 214, mars 2004 ;</em></p>
<p><em>*« L’Angoisse d’Etre », premier volume d’un livre de souvenirs à paraître.</em></p>
<p><em><br />
</em></p>
<p><em> </em></p>
<p style="text-align: right;"><em>Chronique parue dans le journal « L’Economiste » du mercredi  19 au dimanche 23 Août 2009</em></p>
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		<title>Rire</title>
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		<pubDate>Thu, 20 Aug 2009 00:35:28 +0000</pubDate>
		<dc:creator>idriss</dc:creator>
				<category><![CDATA[Chroniques estivales]]></category>

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		<description><![CDATA[« J’ai vu des gens très doués pour tout ce qui prête à rire, et qui sur des sujets sérieux sont complètement stupides » Jonathan Swift. L’homme a inventé le rire pour supporter sa condition tragique. Il a également recouru à la religion pour la même raison, car comme le dit l’adage « la foi sauve ». Quand on [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p align="right"><em>« J’ai vu des gens très doués pour tout ce qui prête à rire,<br />
et qui sur des sujets sérieux sont complètement stupides »</em></p>
<p align="right"><em>Jonathan Swift.</em></p>
<p align="justify">L’homme a inventé le rire pour supporter sa condition tragique. Il a également recouru à la religion pour la même raison, car comme le dit l’adage « la foi sauve ». Quand on pense aux désordres du monde, cette deuxième solution, pour peu qu’elle soit vécue dans la douceur et la bonté, est sûrement la plus prometteuse. Elle est rarement à portée comme le prouvent les excès auxquels se livrent nombre de « ceux qui croient être de bons croyants ». Certains poussent la plaisanterie, si on peut dire, jusqu’à faire des têtes d’enterrement et à condamner à tour de bras au feu de l’enfer ceux qui ne pensent pas comme eux. Il est vrai que penser à l’au-delà ne pousse guère à rire. Pourtant, si on en croit la tradition, le Prophète Mohammed était homme plutôt avenant et pour qui sourire était, dit la même tradition, une manière d’être.</p>
<p align="justify"><span id="more-58"></span>De toutes façons il n’ y a jamais de bonne raison pour faire grise mine. Au contraire de rire aide à vivre, y compris les croyants. A fortiori ceux qui ne le sont pas. Et pour apprendre à vivre il vaut mieux apprendre à bien rire.</p>
<p align="justify">Et d’abord de soi. Je tiens l’auto dérision pour un signe de grande intelligence et de profonde sagesse. La capacité à prendre de la distance vis-à-vis de soi-même est une indication à la fois éthique et médicale. Ethique parce que c’est à ce prix que l’on peut s’arroger le droit de rire des autres et de leurs travers car chacun est porteur de mille défauts et personne n’est à l’abri du ridicule. Médicale parce que cela fait un bien fou à l’organisme qui respire, s’agite, se remplit d’endorphines stimulantes et…contagieuses.</p>
<p align="justify">Le rire est  universel, première vérité  à souligner. Certains ont même mesuré  le temps consacré à  rire dans différentes cultures. On apprend ainsi qu’on rit de moins en moins un peu partout. Les Français, par exemple, riaient 19 minutes par jour en moyenne en 1939, six minutes seulement en 1983 et moins d’une minute en 2000. Au Maroc, les statistiques ne sont pas disponibles, mais il y a fort à parier que la tendance est la même. Je suggère la mise au point d’un indicateur, le Taux Brut de Rire ou TBR, qui permettrait de mesurer l’évolution du rire dans une société donnée et qui serait assurément plus éclairant pour les comparaisons internationales que le PIB et bien d’autres indicateurs en attendant que tout le monde suive l’exemple Himalayen du Royaume du Bhoutan et adopte le taux plus significatif de Bonheur National Brut, ou BNB.</p>
<p align="justify">Il y a sûrement, à partir de là, une politique du rire, à imaginer et à mettre en oeuvre dans l’éducation, dans les médias et dans les débats publics. Car, vous avez remarqué, comme moi, que nos décideurs, dès qu’ils sont devant un public, font le plus souvent des têtes d’enterrement, ce qui ne les empêche pas de faire rire le public. Rien contre. Cela les regarde, mais comme je suis obligé parfois de les écouter je leur dis que de faire grise mine les dessert profondément sans qu’ils s’en rendent compte, croyant comme beaucoup qu’il faut pour être pris au sérieux se montrer sombre et grave. Etre sérieux, c’est agir quand il faut, pour la raison qu’il faut et avec les moyens qu’il faut, le sourire en prime.</p>
<p align="justify">Il y aussi une économie du rire que les activités ludiques et culturelles, au théâtre et au cinéma, en particulier, permettent de développer. Encore faut-il que  les pouvoirs publics encouragent les productions qui engagent à rire et dans lesquels le genre comique et la bonne humeur se déploient gaiement.</p>
<p align="justify">Mais il y a rire et rire. Le bon et le mauvais.</p>
<p align="justify">Le rire écrit Bergson, « est du mécanique plaqué sur du vivant ». Cela pourrait s’arrêter là. Ne nous arrêtons pas à cette phrase métallique et essayons de distinguer le bon grain de l’ivraie.</p>
<p align="justify">Commençons par nous débarrasser du registre du mauvais, même si « mauvais » ne veut pas dire à éviter forcément. En premier lieu, je tiens pour étant d’un goût douteux les histoires salaces que beaucoup chez nous, hommes comme femmes, se plaisent à raconter à tout moment. Mais j’admets qu’un bon rire gras, tonitruant et hystérique est parfois nécessaire pour nous rappeler que nous sommes tous susceptibles de glisser sur la pente de la vulgarité pour un rien et de nous esclaffer, plutôt bruyamment la plupart du temps, en prêtant l’oreille. Quelle est la dernière entend-on souvent demander ? Je vous laisse imaginer la réponse, car une bonne blague, grosse et grasse comme une baleine, est tapie derrière cette question innocente.</p>
<p align="justify">« Mauvais » également, sans doute, le sarcasme, le persiflage et la moquerie. Humain, trop humain, ce rire peut être un recours, à condition de ne pas trop en faire sauf si on choisit cela comme un métier, pour évacuer  le trop plein de bile, participer à la discussion ou se sentir à l’aise dans un groupe de persifleurs.</p>
<p align="justify">Pas très loin, l’ironie que les anglais ont porté à un degré de sophistication extrême. Churchill, orfèvre en la matière, s’arrêta un jour au milieu d’un discours électoral et prit un verre d’eau qu’il porta à ses lèvres. Une femme assise au fond de la salle où il se trouvait l’interpella : « Monsieur Churchill si j’étais votre femme, je mettrais du poison dedans ». Churchill rétorqua ironiquement : « Madame je le boirai avec plaisir si vous étiez ma femme ». Je comprends pour quoi j’aime un certain esprit anglais.</p>
<p align="justify">Le mot d’esprit justement nous rapproche du bon rire. Il est spirituel, dit-on avec une certaine admiration de quelqu’un qui sait manier avec art l’idée et le verbe, le fond et la forme, nous fait rire franchement ou nous amène imperceptiblement à sourire. Freud fit une étude où il s’employa à montrer les rapports du mot d’esprit avec l’inconscient, lecture intéressante, mais qui, comme cela arrive immanquablement en territoire de psychanalyse, empêche de rêver et de divaguer en toute innocence. Ce mot de Swift restera dans l’histoire comme un sommet : « Si un homme me tient à distance, ma consolation est qu’il se tient à la même distance de moi ». En parlant de sommet, si vous voulez vous essayer à « l’Agudeza », Baltazar Gracian, ce jésuite espagnol du XVII ème siècle, est une lecture utile. Son « Art et Figures de l’Esprit » demeure un livre inégalé. Il y détaille avec brio les artifices et ressorts de ce qu’un de ses traducteurs nomme : « Acuité, trait, pointe, mot acéré, pique, flèche, parole aigue, riposte tranchante, parole aiguisée par le style, stylet affûté par l’élégance ».</p>
<p align="justify">Mais, comme le nageur qui flotte à la surface, nul besoin de plonger dans les profondeurs abyssales de l’océan ou de la culture, pour apprécier l’eau ou l’humour. Restons donc à la surface et profitons de la baignade en riant comme on le ferait d’une leçon fondamentale de vie.</p>
<p align="justify">Il suffit, à partir de là, de franchir le pas pour embrasser  le bon rire en retrouvant le rire de l’ enfance qui est éclatant comme le soleil dans un ciel limpide, le rire qui irradie, chauffe et nous remplit de joie. Celui là, il faut le cultiver comme un bien parmi les plus précieux, l’arroser en permanence avec générosité et le savourer avec volupté.  Il est libérateur en ce qu’il aide à détruire nos pesanteurs, nos blocages intérieurs et nos craintes. Et qu’y a-t-il de plus beau que la liberté ?</p>
<p align="justify">
<p align="justify">Peut-être alors, qu’à force, méritera-t-on d’arborer tranquillement et pour toujours un sourire de lumière, y compris dans les circonstances les plus graves de notre existence, exprimant ainsi le bonheur de vivre et la joie d’être qui devraient nous habiter en permanence. Avec un peu de chance, nous aurons de cette façon, l’immense privilège de participer à l’enchantement du monde.</p>
<p style="text-align: right;"><span style="font-family: Times New Roman; font-size: medium;"><em>Chronique parue dans le journal « L’Economiste » du Jeudi 13  au dimanche 16 Août 2009</em></span></p>
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		<title>Vivre</title>
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		<pubDate>Thu, 13 Aug 2009 10:36:16 +0000</pubDate>
		<dc:creator>idriss</dc:creator>
				<category><![CDATA[Chroniques estivales]]></category>

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		<description><![CDATA[«Vivre est ce qu&#8217;il y a de plus beau au monde, la plupart de gens existent, c&#8217;est tout », écrit, provocateur, Oscar Wilde. Mais vivre, c’est d’abord vivre sa vie. Il y de nombreuses années de cela je me suis fait cette injonction que je retrouve, sous une forme racoleuse, dans une publicité pour je [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: left;"><em>«</em><em>Vivre est ce qu&#8217;il y a de plus beau au monde, la plupart de gens existent, c&#8217;est tout »</em>, écrit, provocateur, Oscar Wilde. Mais vivre, c’est d’abord vivre sa vie. Il y de nombreuses années de cela je me suis fait cette injonction que je retrouve, sous une forme racoleuse, dans une publicité pour je ne sais quel produit : <em>Vis ta vie.</em> Laissons de côté la récupération marchande de ce qui est, à mes yeux, un précepte de bon sens et une leçon de savoir être pour nous attacher au sens réel que recouvre la formule.</p>
<p>C’est d’abord face au malheur qui frappe sans crier gare que je me suis dit cela en complétant avec son corollaire : <em>les vies les plus belles sont celles que l’on vit</em>. Qu’il n’y ait pas méprise. Je sais bien ce qu’il y a d’indécence à dire à celui qui est dans la très grande misère matérielle de vivre sa vie. Inviter les déshérités à la résignation pour laisser le terrain libre à ceux qui se nourrissent grassement du renoncement des laissés pour compte serait indigne et grotesque. Lutter pour se faire une place au soleil est nécessaire et nourrir de grandes espérances pour améliorer son sort est légitime.</p>
<p><span id="more-7"></span></p>
<p>Cela, apparemment, ne suffit pas si l’on en juge par le nombre de ceux qui, vivant dans l’opulence, répètent sans arrêt qu’ils ont une vie de chien, ceux qui, bénéficiant de tous les bienfaits du ciel, sont continuellement en train de se plaindre, ceux qui, pourtant privilégiés, déclarent, qu’ils envient la vie de celui-ci ou de celui-là sans jamais avoir un regard pour la vraie misère.</p>
<p>Peu de gens, en effet, vivent vraiment leur vie et beaucoup passent leur temps à se lamenter de n’avoir pas la vie qu’ils méritent où espèrent. Si cela les pousse à agir pour améliorer leur condition, pour conquérir les étoiles ou pour atteindre au bonheur, tant mieux. Il est rare que cela soit le cas, car de savoir vivre demande d’abord de vivre sa vie.</p>
<p>Je me trouvais ce jour là à Rome où ma fille Meryem et son mari Ahmed devaient me rejoindre. Je suis sorti de mon hôtel,  une résidence discrète et tranquille, non loin de la célèbre « Via Veneto ». Le temps était doux et il faisait beau.</p>
<p>Mes pas me portèrent vers la   Piazza Di Spagna d’où provenait de la musique. Je découvris un groupe d’une dizaine de chanteurs, hommes et femmes, qui chantaient des negro spirituals. Les escaliers et le pourtour de la fontaine de la fameuse place étaient bondés de badauds . Je restai là jusqu’à la fin du spectacle à taper tantôt du pied, tantôt des mains jouissant de cet instant de bonheur impromptu que le hasard m’offrait sans que j’eusse rien demandé. Des Japonais, nombreux, prenaient des photos sans interruption. Une femme tenait son bébé dans ses bras et le berçait au rythme des mélopées entrainantes. Deux hommes  parlant arabe, en costume et cravate, sans doute des diplomates, passèrent devant mes yeux, graves comme seuls les fonctionnaires arabes savent l’être.  Une famille italienne, deux jeunes filles parlant anglais, une française qui s’adressa à moi dans la langue de Shakespeare pour demander un renseignement avant de découvrir que je parlais français. La foule grossissait à vue d’œil tandis que la musique et le chant gagnaient en puissance. « Oh, when the saints go marching in ». Les spectateurs battaient des mains à l’unisson. « Oh, happy days, Oh happy days ». J’étais transporté et si un reste de conformisme ne me retenait et, la crainte de quelque réaction de rejet ou photographie compromettante, j’aurais pris la jeune fille qui se trouvait à côté de moi dans mes bras et l’aurais entraînée sur cette place où il y avait foule dans une danse endiablée jusqu’à la fin du spectacle.  Je me dis intérieurement : <em>«  Profitons de cet instant qui passe pour savourer la joie de vivre ».</em></p>
<p>Au chemin de retour N. M. m’appelle sur mon portable pour m’inviter avec une gentille insistance à une cérémonie qui devait avoir lieu le vendredi suivant à l’occasion de la commémoration des cinquante ans du ministère de la Jeunesse et des Sports dont j’ai détenu, un temps, le portefeuille. <em>« Je suis désolé, mais je me trouve à l’étranger » « Vous ne pouvez pas faire un saut. J’ai invité tous mes prédécesseurs à cette soirée dont je veux faire une fête » « Désolé, mais je ne peux pas ».</em> J’étais vraiment désolé  car j’aimais bien N. M. dont les succès ne lui sont pas montés à la tête et qui demeure en toute circonstance égale à elle-même.  Et, puis, j’ai toujours apprécié sa spontanéité dans le comportement et sa sobriété dans les manières. Elle me passa, ensuite, son secrétaire général, un de mes anciens collaborateurs, qui réitéra l’invitation. Il éclata de rire quand je lui dis :  <em>« Rome est une belle ville et je vais en fin de semaine au sud de l’Italie. Maintenant que je suis libre d’aller et venir où je veux, je vis ma vie. Merci encore une fois pour l’attention ». </em></p>
<p><em> </em></p>
<p>Vivre ma vie, tel était mon programme et rien, ni personne ne m’en empêcherait. J’ai conscience que je ne peux faire tout ce que je veux. Le destin est là qui monte la garde et décide à notre insu du chemin que nous devons emprunter, mais il est une chose sur laquelle il n’a aucune prise, c’est sur nos intentions. Il peut nous forcer à changer de plan et à prendre la direction du nord au lieu de celle du sud, de l’est au lieu de l’ouest, de l’Amérique au lieu de l’Afrique, dans cette direction plutôt que dans cette autre, mais il ne peut rien contre notre désir. C’est en cela que je me sens vivre. Oh, je sais, qu’il est le maître de tout et de tous et qu’il peut, sans égard pour quoi que ce soit et sans crier gare, modifier nos parcours et nos vies, faire fi de notre volonté et de nos espérances, mais cela ne le rend pas maître de notre liberté de dire « Je veux ». Et que cela n’advienne pas comme je le souhaite ne change rien à l’affaire. Je suis libre comme le vent qu’ Eole agite dans tous les sens. Je suis libre comme la mer dont les vagues  roulent, tumultueuses et  sans ordre, soumise aux caprices de Neptune. Je suis libre parce que je le pense et je le veux et aucune force au monde ne me contraindra à vouloir et penser autrement.</p>
<p>Entre Epicure et Sénèque, je balance entre le plaisir de jouir et le bonheur de vivre.</p>
<p>Parfois je me laisse dire que la culture aide à vivre et apporte un réconfort utile.</p>
<p>Mais la culture n’est, peut-être, qu’une illusion ! A chacun de choisir la sienne. Seulement le monde moderne, avertit Nietzsche, est dominé par le plaisir socratique optimiste de la connaissance au détriment du reste et, souvent, <em>« on l’épingle comme une fleur de papier, on l’étale comme une couche de sucre, ce qui fait qu’elle reste forcément toujours mensongère et inféconde » (1)</em>.</p>
<p>Ailleurs, avec des formules aiguisées et qui touchent au but, caractéristiques du style nietzschéen, il écrit : <em>« Nous sommes devenus inaptes à vivre, à voir et à  entendre d’une façon simple et juste, à saisir avec bonheur ce qu’il y a de plus naturel…Emietté et éparpillé ça et là ; décomposé, en somme, presque mécaniquement en un intérieur et un extérieur ; parsemé de concepts comme de dents de dragons, engendrant des dragons-concepts, souffrant de plus de la maladie des mots, défiant de toute sensation personnelle qui n’a pas encore reçu l’estampille des mots ; fabrique inanimée, et pourtant étrangement active, de mots et de concepts, tel que je suis, j’ai peut-être encore le droit de dire de moi : </em>cogito ergo sum<em>, mais non point : </em>vivo, ergo cogito<em>. L’être vide m’est garanti, non la « vie » pleine et verdoyante »…<span style="font-style: normal;"> </span></em></p>
<p><em>…« Il est vrai qu’il existe d’innombrables sentiers et d’innombrables ponts et d’innombrables demi-dieux qui veulent te conduire à travers le fleuve ; mais le prix qu’ils te demanderont ce sera le sacrifice de toi-même ; il faut que tu te donnes en gage et que tu te perdes »,</em> écrit cet admirateur de la Grèce antique, avant d’ajouter ce bel aphorisme :  <em>« Il y a dans le monde un seul chemin que personne ne peut suivre en dehors de toi. Où conduit-il ? Ne le demande pas. Suis-le </em>» (2).</p>
<p>Suis-le ! Vis ta vie ! C’est cela qui importe ! Et, tel un polypseste indéfiniment régénéré, tu te sentiras vivre.</p>
<p><em>(1) F.Nietzsche, « La Naissance de la Tragédie», Œuvres, Collection Bouquins, Robert Laffont.</em></p>
<p><em>(2) F.Nietzsche, « Considérations inactuelles II », Œuvres, Collection Bouquins, Robert Laffont.</em></p>
<p style="text-align: right;"><em>Chronique parue dans le journal « L’Economiste » du vendredi 7 au dimanche 9 Août 2009</em></p>
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